AAC pour colloque juin 2027 – Les transitions empêchées de l’agriculture, 1945-2027
Vous trouverez ci-dessous l’appel à communications pour le colloque « La ferme France désorientée. Les transitions empêchées de l’agriculture, 1945-2027 » que nous organisons les 14-15 juin 2027 (Agroparistech). Les propositions de communication sont à envoyer avant le 15 décembre 2027.
Alexis Aulagnier (Inrae/Sadapt), Stéphanie Barral (Inrae/Lisis), Christophe Bonneuil (Cnrs-Ehess/CRH) et Céline Pessis (Agroparistech/Sadapt)
Appel à Communications
Colloque :
La ferme France désorientée. Les transitions empêchées de l’agriculture 1945-2027
14-15 juin 2027, Agroparistech
Une certaine conception, optimiste et orientée, de la transition écologique de l’agriculture est aujourd’hui en crise : celle qui concevait l’histoire de l’agriculture contemporaine comme passage d’un moment modernisateur (années 1940 – années 1980) consensuel et nécessaire – supposément exempt de contestations significatives et de pratiques et propositions sociotechniques alternatives crédibles – à une écologisation des politiques et des pratiques agricoles supposée à son tour aller dans le sens de l’histoire. De l’agriculture « plus autonome » prônée par un André Pochon ou un Jacques Poly (1978) à l’inscription de « l’agroécologie » dans l’article premier du Code rural (Loi d’Avenir, 2014), en passant par le plan Écophyto de 2007 prévoyant en une décennie la réduction de moitié de l’usage des pesticides, la transition écologique de l’agriculture a fait l’objet de multiples annonces dans l’espace public. Ce faisant, l’écologisation de l’agriculture française a pu être pensée par les sciences humaines et sociales comme un processus en cours. Si elles se sont intéressées aux frictions et luttes de cadrage occasionnées, elles ont pu sous-estimer les logiques marchandes de la mondialisation agro-alimentaire et leurs conséquences, les promesses et fuites en avant technologiques, aussi bien que la puissance des verrouillages et des intérêts antagonistes aux transitions.
Aujourd’hui, le grand récit d’une écologisation progressive de notre agriculture se trouble, tandis que celui de la modernisation de la « ferme France » est confronté à la réalité d’une balance commerciale agricole devenue déficitaire. Un intérêt croissant en sociologie pour l’écologisation de l’action publique a pu laisser croire que ce mouvement était en cours. Pourtant, bien des indicateurs font état de la poursuite d’une trajectoire d’intensification, que des approches plus matérielles (Krausmann et Langthaler. 2019 ; Gingrich et al., 2024) documentent : croissance de la consommation de pesticides, voire d’engrais, puissance des machines, dégradation de l’état des sols, chute de la biodiversité, etc. Le potentiel transformateur longtemps postulé d’un projet politique agroécologique est questionné (Aureille et al., 2023). Pis encore, l’heure est depuis quelques années aux régressions environnementales des politiques agricoles, au démantèlement des normes et aux attaques visant les porteur·euses de savoirs, d’alertes climatiques et écologiques (Barone, 2024). Rien ne dit donc que l’avenir de notre agriculture se traduira nécessairement par un renforcement des dynamiques d’écologisation, alors même que les dérèglements du climat et de la biodiversité se font plus impactants sur les territoires français et leur production agricole : inondations, sécheresses, incendies, variabilité météorologique, perte de services écosystémiques, etc.
Ce constat d’une écologisation en panne, alors même que la vulnérabilité environnementale de nos agrosystèmes s’accentue, constitue pour les sciences humaines et sociales une invitation à améliorer nos modèles explicatifs et nos analyses des leviers et verrous des changements socio-écologiques. Pour ce faire, il nous semble utile de complexifier notre lecture du passé au prisme de l’histoire désorientée (Fressoz, 2013 ; Jarrige, 2019 ; Bonneuil, 2026) afin de mieux identifier et penser les spécificités du présent. Rares ont été les travaux d’histoire rurale sur les lésé·es de la modernisation agricole (Pernet, 1982 ; Salmona, 1994 ; Bivar, 2019 ; Lynch, 2019 ; Mandard, 2028). On pourrait alors se demander dans quelle mesure la description rétrospective du projet modernisateur comme un bloc générationnel consensuel, exempt de perdant·es a-t-elle réduit notre compréhension des dynamiques de changement en agriculture ? En quoi l’invisibilisation des conflits sociotechniques, des futurs non advenus, des résistances et alternatives étouffées des années 1950 aux années 1980 a-t-elle rendu plus naïfs nos travaux de sciences sociales sur la transition ? Comment l’attention portée à la circulation des nouveaux paradigmes systémiques en agronomie, dans une perspective savoir-centrée, a-t-elle obscurci la persistance des fabriques de l’ignorance depuis les années 1970 ? Par quels leviers – parfois loin du regard des SHS – se sont poursuivies les dynamiques d’inscription de l’agriculture dans une mondialisation dérégulatrice et ses marchés, renforçant la puissance économique et idéologique des intérêts antagoniques aux transitions ?
Afin de contribuer à réoutiller les SHS, en vue y compris d’éclairer les débats et les politiques publiques, ce colloque se donne pour objet l’examen des transitions et alternatives empêchées de l’agriculture française, sur une temporalité longue et par la construction de schèmes d’analyse mieux ajustés. Par cette notion de « transitions et alternatives empêchées », nous souhaitons pouvoir saisir, qualifier et analyser différents types d’obstacles qui s’opposent à la dynamique d’écologisation en agriculture. Il s’agit de rassembler des travaux qui donnent à voir la diversité des mécanismes politiques, institutionnels, économiques, administratifs, culturels et sociaux en jeu dans l’empêchement d’une agriculture plus durable. Dans une démarche inspirée de la sociologie politique des sciences, de l’ignorance ou de l’inaction (Frickel et al., 2006 ; Henry, 2021), nous proposons d’identifier et déplier les facteurs – méconnaissance et mécanismes d’ignorance, inerties institutionnelles, routines organisationnelles – qui s’opposent à la mise en problème public du modèle agricole et à l’émergence d’alternatives. À rebours d’une perspective gestionnaire, déconflictualisée ou fataliste, il s’agit également de documenter les oppositions frontales, les conflits et les manœuvres de résistance au changement (Jas, 2022 ; Merrer et al., 2025 ; Calage et al. 2027). Loin des mises en récit artificiellement pacifiées de l’agriculture et de ses évolutions, nous souhaitons remettre au cœur de l’analyse l’ensemble des efforts déployés, à différentes échelles et par différents acteurs, pour décrédibiliser, minimiser, recadrer, éconduire, des pratiques et des expérimentations agricoles socialement et/ou écologiquement alternatives. Les multiples facettes de cette notion d’empêchement (opposition, inertie, recadrage, reprise en main, promesses technologiques, etc.) gagneront à être explorées dans leurs simultanéités et interactions.
Ce colloque s’inscrit dans la continuité de séminaires (Contester les transitions écologiques, INRAE/Aix-Marseille Université, 2024-2026 ; Désorienter l’histoire de la modernisation agricole ?, Ehess, 2026-2027), de colloques (L’agroécologie, enjeu de luttes, Montpellier, 2026), et d’ouvrages collectifs (Learn Group, 2000 ; Arrignon et Bosc, 2020 ; Lyautey et al, 2021 ; Fouilleux et Michel, 2022 ; Lamine, Barbier & Couix, 2022, Aguiton et al., 2025 ; Marache et Knittel, 2025) questionnant les dynamiques de modernisation et d’écologisation de l’agriculture. Il propose de faire dialoguer ces travaux par-delà leur ancrage historique ou contemporain. L’étude des alternatives empêchées de l’après-Seconde Guerre à aujourd’hui ouvre à des questionnements interdisciplinaires sur les catégories analytiques, les périodisations et les référentiels mobilisés : comment éclairer des verrouillages successifs et imbriqués, des phénomènes d’apprentissage stratégique et de transfert de grammaires et de dispositifs de disqualification, mais aussi les héritages, mémoires perdues, et recompositions de ces alternatives agri-environnementales ?
Les communications pourront être ancrées dans différentes disciplines des sciences humaines et sociales : histoire, sociologie, science politique, anthropologie, géographie, etc. Elles pourront porter sur le cas français, mais des travaux comparatistes apportant des éclairages sur d’autres contextes nationaux seront bienvenus. Seront particulièrement attendues des contributions éclairant la multiplicité des agricultures alternatives de 1950 à aujourd’hui, les mécanismes d’endiguement et d’empêchement de ces dernières participant à la reproduction de l’agriculture dite « conventionnelle », ainsi que les rapports de force au sein des espaces institutionnels et politiques.
Un premier ensemble de propositions pourra porter sur les agricultures alternatives. Après des travaux initialement dominés par une perspective d’histoire des idées ou par le récit d’une inexorable contraventionnalisation, il est apparu fécond depuis plusieurs années de décrire la pluralité des agricultures alternatives dans leurs dynamiques techniques, territoriales et sociales propres, en donnant à voir les domaines d’action publique qu’elles auraient pu constituer et la pression des adversités qu’elles n’ont cessé de rencontrer (Pessis, 2020 et 2021 ; Grauby et Pessis, 2027). Pourront être pris comme objet d’étude les pratiques agricoles elles-mêmes, leur inscription sociale et matérielle dans des environnements et des systèmes alimentaires, les pratiques expérimentales et la circulation des savoirs, les flux de matière et les paysages que dessinent ces agricultures écologiques, les réseaux d’acteurs qu’elles structurent, les causes auxquelles elles s’articulent de l’échelle locale à l’échelle internationale, leurs appuis scientifiques, ou encore les circulations avec les milieux urbains et les consommateur.rices, etc., sans faire l’impasse sur les inégalités, les tensions et les difficultés rencontrées. Les processus travaillant à marginaliser ces agriculteur.rices pourront en particulier être décrits à l’échelle territoriale, afin de mettre en avant les spécificités de dynamiques localisées d’empêchement ou de non-montée en échelle des transitions. Le « local » pourra ainsi être une fenêtre d’observation privilégiée de l’ancrage de pratiques agricoles biologiques/naturelles/écologiques comme de l’expression d’intérêts économiques et corporatistes, de luttes politiques et culturelles.
Deuxièmement, les contributions pourront analyser les mécanismes de domination de certaines trajectoires sociotechniques sur d’autres. Des analyses éclairant les raisons structurelles de la reproduction, voire d’un approfondissement, du modèle productiviste seront les bienvenues : mondialisation accrue des denrées alimentaires, concentration des industries d’aval et d’amont, course à l’agrandissement, etc. Des communications pourront également porter sur les conflictualités (tant verticalement le long des filières qu’horizontalement dans les territoires), les violences et les « vaincu·es » de l’âge modernisateur aux trente dernières années. Bien qu’ayant parfois cherché à déconstruire le « mythe de l’unité » du monde agricole – forgé par l’agrarisme du premier XXe siècle puis par le productivisme du second XXe siècle –, les SHS gagneraient à pousser plus avant l’analyse des différenciations qui ont traversé et traversent les mondes agricoles. Le productivisme agricole s’est en effet accompagné d’un embourgeoisement d’une petite partie des exploitants et d’une marginalisation des « vaincu·es » (Laferté, 2018). À ce titre, il reste beaucoup à faire pour décrire la dynamique de 1950 à aujourd’hui des asymétries entre genres, classes, races au sein des mondes agricoles. Cet effort doit s’accompagner d’une réflexion sur la diversité souvent occultée des structures d’exploitation, des moyens capitalistiques, des formes de travail et de propriété à l’œuvre dans ce secteur (Purseigle et al., 2017). L’enjeu est de mener des réflexions sur l’inégale répartition de la légitimité à parler au nom de « l’agriculture », de la « ferme France » ou de la « souveraineté alimentaire » (concept issu des mobilisations agroécologiques aujourd’hui approprié par les gouvernements) et des effets de ces inégalités en termes de maintien d’un statu quo en faveur d’une agriculture conventionnelle.
Enfin, le colloque accueillera des recherches portant sur les futurs non advenus et les processus d’empêchement des transitions agroécologiques en lien avec l’action publique. Un intérêt spécifique pourra être porté aux relations entre ces modèles alternatifs et les politiques publiques, afin d’interroger leurs modalités d’existence, de soutien et de disqualification dans un paysage politique structuré autour d’un référentiel modernisateur. Il s’agira également d’identifier les formes d’instrumentalisation des politiques d’écologisation, les domestications de la critique écologique, les conflits et résistances qu’elle suscite, l’influence des mobilisations agricoles sur le démantèlement du droit de l’environnement ou encore les mécanismes de son contournement ou de sa non-application. L’étude de la production et de la mobilisation de savoirs comme ressources dans les rapports de pouvoir autour de la naturalité ou de l’écologisation sera bienvenue. L’objectif est d’étudier les transformations et les continuités des instruments d’action publique agricole, questionnant tant l’(in)égale redistribution des moyens en faveur d’une dite transition que la persistance ou le renouveau d’instruments fiscaux, de normes sanitaires, d’outils juridiques, d’indicateurs, etc., qui verrouillent un modèle agricole socialement et environnementalement non durable.
En rassemblant des études empiriques de transitions empêchées, passées et présentes, de conflictualités et de dominations traversant les mondes et pratiques agricoles, le colloque sera ainsi l’occasion d’examiner la pluralité des agricultures alternatives et d’éclairer les emprises, verrous, obstacles et leviers d’une transformation socio-écologique de l’agriculture.
Les propositions de communication (titre, résumé de 2000 signes maximum) devront être envoyées à alexis.aulagnier@inrae.fr ; stephanie.barral@inrae.fr ; christophe.bonneuil@cnrs.fr ; celine.pessis@agroparistech.fr ; avant le 15 décembre 2026. Une réponse sera donnée avant le 15 février 2027. Les langues du colloque seront le français et l’anglais. Les propositions de jeunes chercheur·es sont particulièrement bienvenues. Une prise en charge des frais de mission de jeunes collègues pourra être étudiée au cas par cas, selon le budget du colloque.
Comité scientifique: Sylvain Barone (INRAE/G-Eau), Sylvain Brunier (CNRS/CSO), Aurélie Cardona (INRAE/Ecodeveloppement), François Dedieu (INRAE/LISIS), Nathalie Jas (INRAE/MOISA), Claire Lamine (INRAE/Ecodeveloppement), Léandre Mandard (CHSP), Corinne Marache (UBM/CEMMC), Niccolò Mignemi (CRH/EHESS), Julian Mischi (INRAE/IRISSO), Jeanne Pahun (INRAE/Innovations), Martina Tuscano (AMU/LPED), Juliette Piketty-Moine (INRAE/CESAER), Samuel Pinaud (PSL/IRISSO), Lola Zappi (UP1/CHS).
Références
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