Soutenance HDR-Emmanuel Jousse
J’ai le plaisir de vous informer de la soutenance de mon habilitation à diriger des recherches le jeudi 7 mai 2026 à 14h à l’université d’Orléans, en salle du conseil de l’UFR de LLSH..
Je présenterai et soutiendrai un dossier intitulé « Socialismes, réformismes, science sociale. Une histoire intellectuelle de l’Europe ». Il comprend – Un mémoire de synthèse intitulé « La matière des idées »; – Une recherche inédite intitulée « Le ‘cas Höchberg’ (1853-1885). Les pratiques intellectuelles d’un réformateur en socialisme » – Un recueil de publications rassemblées sous le titre « Pour une histoire intellectuelle et politique des réformismes en Europe ».
Le jury est composé de:
Frédéric Brahami (EHESS-CESPRA), pré-rapporteur Noëlline Castagnez (Universté d’Orléans-POLEN), garante Anne-Sophie Chambost (Sciences Po Lyon-CERCRID) Marion Fontaine (Sciences Po Paris-Centre d’histoire de Sciences Po) Sandrine Kott (Université de Genève), pré-rapportrice Christophe Prochasson (EHESS-CESPRA) Julian Wright (University of Northumbria), pré-rapporteur.
*Résumé de la recherche inédite* :
Le nom de Karl Höchberg (1853-1885) paraît familier aux yeux des historiennes et historiens qui ont travaillé sur la social-démocratie allemande sous la loi antisocialiste (1878-1890). Alors que les organisations et la propagande socialistes sont interdites en Allemagne, il est bien connu que Karl Höchberg met la fortune familiale dont il vient d’hériter au service du SPD. Il est également avéré que l’une des nombreuses modalités de ce soutien financier a consisté à proposer un emploi de secrétaire particulier à deux jeunes militants, pour leur permettre de poursuivre en exil leur activité politique et intellectuelle tout en restant à l’abri du besoin. Ainsi, c’est grâce à Karl Höchberg qu’Eduard Bernstein puis Karl Kautsky ont pu devenir les théoriciens emblématiques du socialisme européen. Enfin, il est admis qu’Höchberg défendait un socialisme moral, ouvert à toutes les classes, soucieux de subvertir l’Etat plutôt que de le détruire.
Pour toutes ces raisons, Karl Höchberg devrait être inévitable dans l’histoire des premières années du parti social-démocrate en Allemagne. Pourtant, il n’existe aucune étude sur celui qui a permis la survie du SPD contre la censure bismarckienne. Peut-être l’une des explications tient à ce qu’il a toujours refusé d’associer son nom à ses nombreuses entreprises intellectuelles : entre 1877 et 1885, il fonde trois revues, en finance plusieurs autres en Allemagne comme en Europe, achète des brochures, finance des traductions. Dans une perspective micro-historique, cette enquête saisit trois ensembles de questions plus larges qui sous-tendent l’ensemble des travaux présentés dans ce dossier d’habilitation.
D’abord, pourquoi Karl Höchberg est-il resté aussi peu connu de la mémoire militante, et dans quelle mesure incarnait-il un possible non advenu du socialisme en Allemagne, écarté après la fin de l’interdiction en 1890, le triomphe du marxisme dans le programme d’Erfurt en 1891, et les succès électoraux retentissants avant 1914 ? De ce fait, le parcours de Karl Höchberg invite à écrire différemment l’histoire des premières années de la social-démocratie en Allemagne.
Ensuite, le refus de Karl Höchberg de signer le moindre texte impose de se concentrer sur son « travail intellectuel » lui-même. Que faisait Karl Höchberg, et que signifiait ce travail dans un parti révolutionnaire comme le SPD ? Dans quelle arène ce travail se déployait-il, étant entendu que Höchberg correspondait avec les militants des autres mouvements révolutionnaires européens, et se déplaçait, à partir de la Suisse, vers l’Europe occidentale, voire les espaces coloniaux (l’Algérie, l’Afrique du Sud). Le parcours de Karl Höchberg permet de réfléchir sur la centralité d’un « internationalisme de papier », propre aux mouvements socialistes, qui permet à cette solidarité intellectuelle de se maintenir malgré la division de l’AIT en 1872, et avant la relance de l’Internationale en 1889.
Enfin, la position de Höchberg semble difficile à saisir : il est central par son travail intellectuel, mais isolé en raison de ses choix théoriques. Il est convaincu que le socialisme est une morale, que le parti socialiste doit s’ouvrir aux classes bourgeoises, qu’il doit utiliser à son profit les ressorts administratifs de l’Empire allemand. Dans quelle mesure ce positionnement décentré lui ouvre-t-il la possibilité de dialoguer avec les réseaux réformateurs qui se multiplient en Allemagne, parmi les libéraux, les conservateurs, les catholiques, les universitaires… ? A partir de ce positionnement, est-il possible de parler de « nébuleuses réformatrices » en Allemagne, ce qui permettrait de politiser la notion forgée par Christian Topalov, voire de renforcer une dimension européenne et globale pour en faire une grille de lecture de l’histoire politique et intellectuelle de l’Europe ?
Karl Höchberg est donc un « cas », au sens où Carlo Ginzburg, en s’inspirant d’André Jolles, le définissait comme « un récit, la plupart du temps très bref et très dense, qui souligne les contradictions internes d’une norme ou entre deux systèmes normatifs » (Carlo Ginzburg, *Mythes emblèmes traces. Morphologie et histoire*, Paris, Lagrasse, Verdier, 1989, p. 361). Mort en 1885, avant la fin d’une censure répressive et avant l’institutionnalisation doctrinale du parti triomphant, la trajectoire de Karl Höchberg rend visibles les incertitudes et les contradictions d’un mouvement socialiste en pleine invention, alors que la question des réformes sociales suscite une créativité intellectuelle foisonnante dans toute l’amplitude du spectre politique. Disparu trop tôt, Höchberg n’a pas relu sa trajectoire à la lumière des succès ultérieurs de la social-démocratie et du marxisme, comme l’ont fait ses camarades de lutte ; et de cette manière, il interroge des fondamentaux aussi essentiels que le rôle de l’Etat, la conception du temps du changement social, ou la place qu’y doivent jouer les intellectuels. C’est à partir du « travail intellectuel » d’un « entrepreneur », à partir d’une histoire matérielle des idées, que l’enquête est menée, en utilisant correspondances, revues et journaux. Cette perspective saisit au plus près les incertitudes qui permettent, au fil des années, à la social-démocratie allemande de proposer un des horizons révolutionnaires les plus convaincants et les plus puissants en Europe avant 1914.
Pour des raisons logistiques, je remercie celles et ceux qui souhaiteraient assister à cette soutenance, sur place ou en distanciel, de m’en informer d’ici le 1er mai,
Bien cordialement,
*Emmanuel Jousse* Maître de conférences en histoire contemporaine Membre du LARHRA-UMR 5190
*Sciences Po Lyon *
*14 avenue Berthelot*
*69365 Lyon cedex 07 *
*Bâtiment D – Bureau 2.11*

