Appel à contributions : Santé, médecine et gouvernementalité dans les territoires sous mandat (Lausanne, 2-3 juin 2027)
Chères et chers collègues,
Nous avons le plaisir de vous transmettre l’appel à contributions pour la journée d’études « Santé, médecine et gouvernementalité dans les territoires sous mandat de la Société des Nations (1919-1946) », qui se tiendra à Lausanne les 2 et 3 juin 2027.
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SANTÉ, MÉDECINE ET GOUVERNEMENTALITÉ DANS LES TERRITOIRES SOUS MANDAT DE LA SOCIÉTÉ DES NATIONS (1919-1946)
Au sortir de la Première Guerre mondiale, les provinces arabes de l’Empire ottoman et les anciennes colonies allemandes d’Afrique et du Pacifique sont confiées, au titre de l’article 22 du Pacte de la Société des Nations (SdN), à des puissances mandataires chargées d’exercer une « mission sacrée de civilisation » auprès de peuples jugés « non encore capables de se diriger eux-mêmes ». Le système est explicitement hiérarchisé : mandats A au Levant, B en Afrique centrale et de l’Ouest, C dans le Sud-Ouest africain et le Pacifique, selon un degré d’autonomie décroissant.
Dans ce dispositif, la santé occupe une place centrale. Elle figure au cœur des justifications de la tutelle et parmi les obligations les plus concrètes des mandataires. Ces derniers sont tenus de rendre compte chaque année, devant la Commission permanente des mandats, de leurs institutions de soins, de l’état sanitaire des territoires, de l’incidence des maladies et de la mortalité infantile. Les nouveaux pouvoirs imposés héritent aussi de crises sanitaires qu’ils doivent gérer sous le regard, au moins théorique, de la communauté internationale : grippe espagnole au Cameroun et au Samoa occidental, famine au Liban et en Syrie où affluent les réfugié⸱e⸱s arménien⸱ne⸱s, maladie du sommeil attisée par les campagnes militaires en Afrique centrale.
Longtemps lus comme un « colonialisme déguisé », les mandats ont depuis la fin des années 1990 fait l’objet d’une réévaluation qui a déplacé l’attention vers les effets de la supervision internationale (Callahan, 1999 ; 2004 ; Pedersen, 2015 ; Bourmaud, Neveu et Verdeil, 2020). En histoire de la santé, le dossier coordonné par Philippe Bourmaud (2013) a montré que l’impératif de visibilité imposé par la SdN pesait concrètement sur les politiques sanitaires (Lachenal, 2013 ; Cameron-Smith, 2013). Ces travaux restent toutefois, pour l’essentiel, centrés sur un territoire ou sur une obligation mandataire : ils articulent les échelles coloniale et internationale, sans comparer les mandats entre eux.
Qu’est-ce qui distingue, en matière de santé, un territoire sous mandat d’une colonie ? Les réponses existantes divergent : certains terrains ne révèlent guère de spécificité (Cameron-Smith, 2013), d’autres affichent des budgets sanitaires sans commune mesure avec ceux des colonies voisines et des initiatives destinées à mettre en spectacle l’intervention sanitaire (Lachenal, 2014). Plutôt que de trancher en bloc, il s’agira d’identifier où, quand et par quels mécanismes (politiques, moyens, acteurs, savoirs) le statut mandataire a fait une différence, et où il n’en a pas fait.
La journée propose pour cela un double déplacement. Elle ajoute d’abord à l’articulation verticale entre Genève et les administrations mandataires une approche horizontale, comparatiste et transmandataire, attentive aux connexions entre empires (Werner et Zimmermann, 2003 ; Fichter, 2019). Elle fait ensuite de la comparaison elle-même un objet d’histoire : administrateurs, experts, médecins et pétitionnaires n’ont cessé de comparer territoires, populations et maladies, et ces comparaisons ont contribué à les hiérarchiser. Saisie sous cet angle, la médecine apparaît à la fois comme instrument de contrôle des populations, comme arène de légitimation impériale et comme banc d’essai de la santé internationale d’après 1945 (Borowy, 2009 ; Chiffoleau, 2012 ; Amrith, 2006).
Les propositions pourront notamment s’inscrire dans un ou plusieurs des trois axes suivants.
AXE 1. SOUS LE REGARD DE GENÈVE : SUPERVISION INTERNATIONALE ET POLITIQUES SANITAIRES MANDATAIRES
Que change le statut mandataire aux logiques de la santé coloniale ? Cet axe invite à confronter les politiques sanitaires des mandats à celles des colonies et protectorats voisins, à mesurer les écarts de moyens et à examiner les continuités avec les systèmes ottoman et allemand, dont les institutions, les personnels et les archives ont parfois été repris. Nous nous intéressons aux instruments de la supervision (questionnaires, rapports annuels, pétitions, auditions) devant la Commission permanente des mandats et aux autres instances actives dans le champ sanitaire : Organisation d’hygiène de la SdN, Office international d’hygiène publique, Bureau international du travail, fondations philanthropiques.
• Comment les exigences formulées à Genève sont-elles traduites, contournées ou ignorées par les administrations mandataires sur le terrain ? La hiérarchie entre mandats A, B et C façonne-t-elle les attentes, les moyens et les pratiques ?
• Comment les administrations arbitrent-elles entre priorités sanitaires locales et attentes internationales ? Comment les différentes instances internationales coopèrent-elles, rivalisent-elles ou pèsent-elles sur elles ?
• Les obligations internationales, notamment le droit de pétition, ouvrent-elles aux acteurs locaux des espaces de négociation ou de contestation ?
• Comment les puissances mandataires mobilisent-elles la santé pour construire, à Genève comme sur le terrain, des récits concurrents sur leur « mission » et sur l’efficacité de leur administration ? En quoi devient-elle un enjeu de propagande et de rivalité entre puissances ?
AXE 2. GOUVERNER PAR LES CHIFFRES : LA FABRIQUE DES SAVOIRS SANITAIRES MANDATAIRES
La supervision mandataire a suscité une production massive de données sanitaires : décompte des cas, enquêtes épidémiologiques, recensements, mesure de la mortalité infantile, cartographie sanitaire, etc. De même, les campagnes orchestrées pour la lutte contre des endémies ont encouragé le recours aux chiffres à la fois pour organiser le déploiement des équipes mobiles, la gestion des ressources et la communication auprès des observateurs internationaux et du grand public. Cet axe s’intéressera à la production, à la circulation et aux usages des données statistiques liées aux mandats. Il analysera les savoirs médicaux et les outils administratifs appuyant leur confection, au croisement des pratiques impériales et des enjeux de la santé publique internationale naissante. Ces données produites dans le contexte des mandats doivent être appréhendées avec un regard critique, tant dans leurs dimensions historiques qu’épidémiologiques.
• Comment les données sanitaires sont-elles produites dans les mandats ? Quels sont les enjeux sanitaires, politiques et économiques auxquels répond leur confection ?
• Existe-t-il un écart entre les statistiques produites sur le terrain et celles transmises à Genève, mais aussi aux métropoles ? Comment sont-elles sélectionnées, reformulées ou écartées ?
• Quels usages les administrations mandataires, les experts internationaux, les médecins et les acteurs locaux font-ils des statistiques sanitaires ?
• Existe-t-il des spécificités de la production statistique dans les mandats vis-à-vis des colonies ? Comment circulent les savoirs et les pratiques numériques au sein des empires, et entre eux ?
• Quelle valeur les statistiques sanitaires produites dans les mandats peuvent-elles avoir pour approcher le passé épidémiologique des régions concernées ?
AXE 3. CORPS SOIGNANTS, CORPS CIRCULANTS : ACTEURS, MOBILITÉS ET APPROPRIATIONS DE LA SANTÉ
Partir des acteurs et actrices de la santé permet de sortir du face-à-face entre administrations et instances internationales. Les missionnaires, à qui la charte des mandats garantissait à des degrés divers la liberté d’action, occupent une place de premier plan dans l’offre de soins, aux côtés des organisations humanitaires et des fondations. Nous nous intéresserons aux médecins, infirmier⸱ère⸱s, sages-femmes et auxiliaires locaux, à leur formation et à leur place dans les institutions et mouvements nationaux. En parallèle, un intérêt est aussi porté aux politiques menées à l’égard des thérapeutes dits « traditionnels » : réglementation, tolérance, répression, cooptation. Enfin, le tracé de nouvelles frontières, les déplacements de réfugié⸱e⸱s, les migrations de travail, les pèlerinages et les mobilités de patient⸱e⸱s ont fait de la circulation des personnes un enjeu sanitaire majeur.
• De quelle autonomie disposent les acteurs non étatiques dans les territoires sous mandat, et comment négocient-ils leur place avec les administrations ?
• Quels rapports de collaboration, de concurrence ou de délégation se nouent entre médecins européens, personnels sanitaires locaux et administrations ? Diffèrent-ils de ceux observés dans les colonies voisines ?
• Comment la professionnalisation des personnels de santé locaux reconfigure-t-elle les rapports de pouvoir au sein des institutions sanitaires ? Dans quelle mesure ces personnels participent-ils aux mouvements politiques et nationaux ?
• Comment les savoirs des thérapeutes dits « traditionnels » sont-ils catégorisés par les administrations ? Quelles formes de coexistence, de négociation ou de concurrence s’établissent entre médecines ?
• Comment quarantaines, passeports sanitaires et campagnes transfrontalières articulent-ils contrôle des mobilités et coopération entre territoires ? Réfugié⸱e⸱s, migrant⸱e⸱s, pèlerin⸱e⸱s et patient⸱e⸱s sont-ils seulement surveillé⸱e⸱s, ou deviennent-ils aussi acteurs des politiques de santé ?
• Comment les populations reçoivent-elles, contournent-elles ou mobilisent-elles les politiques de santé – ou leur absence –, y compris dans leurs revendications sociales, politiques ou de citoyenneté ?
FORMAT DE LA JOURNÉE
La journée est conçue comme un atelier préparatoire à la publication d’un ouvrage collectif. Les participant⸱e⸱s s’engagent à faire circuler leur texte en amont et à discuter les contributions des autres intervenant⸱e⸱s. Les propositions comparatives ou mobilisant des sources en langues locales seront particulièrement bienvenues. La journée d’études se tiendra les 2 et 3 juin 2027, à Lausanne.
MODALITÉS DE SOUMISSION
- Les propositions comprendront un résumé de 400 mots maximum et une courte notice biographique (150 mots maximum), réunis dans un seul document Word.
- Langues de présentation : français et anglais
- Envoi des propositions à : santemandat@gmail.com
- Date limite d’envoi : 10 décembre 2026
- Notification des réponses : 15 décembre 2026
Les organisateur⸱rice⸱s pourront prendre en charge, dans la limite des fonds disponibles, les frais de voyage et d’hébergement.
Bien cordialement,
Victoria Abrahamyan (UniDistance), Ali Alrifae (CHUV-UNIL), Soheila Ghaziri (UdeM) et Guillaume Linte (CNRS).
Ali Alrifae, Doctorant FNS Doc Ch
CHUV Centre Hospitalier Universitaire Vaudois
UNIL Université de Lausanne
Institut des Humanités en Médecine / Institute of Humanities in Medicine
Avenue de Provence 82, CH-1007 Lausanne

