Appel à articles – Archéologie et histoire sociale – Revue d’histoire sociale

Archéologie et histoire sociale

Dossier pour le numéro 4 de la Revue d’histoire sociale (2028)

Y a-t-il une place pour l’archéologie dans une Revue d’histoire sociale ? Si oui, laquelle ou lesquelles ? Derrière cette question rhétorique, ce dossier vise à éclairer les rapports entre trois éléments fondamentaux : les entités et processus sociaux, la dimension temporelle, et les entités matérielles (et immatérielles) relatives aux activités anthropiques. Dans leur histoire longue, les domaines et disciplines scientifiques aujourd’hui stabilisés sous les termes d’histoire et d’archéologie ont fait l’objet de définitions multiples et changeantes. Ces fluctuations concernent tant la délimitation de leurs contours que l’étude de leurs rapports, de leurs éventuels recouvrements, ou encore de leurs revendications identitaires. Les positions à cet égard sont multiples et clivées : ainsi, Jean Guilaine (2011) considèrait que l’archéologie comme étant pleinement de l’histoire tandis que Philippe Boissinot (2017) plaidait pour intègrer l’archéologie aux sciences sociales. À l’inverse, d’autres auteurs marquent une franche démarcation (Guerreau 2001) ou constatent une ignorance réciproque (Plutniak 2017) entre archéologie et histoire.

Les rapports entre archéologie et « matière sociale » recouvrent différentes formes, parmi lesquelles nous détachons trois axes principaux :

  • L’archéologie comme objet d’histoire sociale.

  • L’archéologie comme moyen de connaissance des entités et processus sociaux passés.

  • Les interfaces et circulations conceptuelles entre les sciences du social et l’archéologie.

L’archéologie comme objet d’histoire sociale

Les travaux se plaçant sous les les appellations d’histoire sociale ou de socio-histoire présentent une importante diversité. Sans surprise, une diversité équivalente s’observe à propos des travaux ayant pris les pratiques et discours scienifiques (Pestre 1995 ; Bossaert et al. 2025) et, plus spécifiquement, archéologiques (Gillot 2011 ; Rosner 2018) comme objet d’une analyse historique attentive aux dimensions sociales.

Ainsi, comme toutes les disciplines scientifiques, l’archéologie a fait l’objet de travaux relevant de l’histoire sociale des sciences (Carruthers & Van Damme 2017). De la disponibilité de ses archives (Schnapp et al., 2012), à l’étude de ses formes instituées (Patterson, 1986), de ses dimensions genrées (Rannou 2022), ou de l’articulation des opérations manuelles et intellectuelles (Schlanger, 2010), de nombreuses entrées analytiques ont été explorées.

Il s’agit également de replacer l’archéologie dans le temps long des activités savantes, nées au croisement du de l’enquête scientifique et loisir mondain ou aristocratique (Cataldi, 2021) ou de l’activité sacerdotale (Defrance-Jublot 2005), ou dans ses articulations avec le développement urbain (Van Damme 2012). L’archéologie, comme l’astronomie, a, par exemple, drainé un grand nombre de « grands amateurs » (cette catégorie si spécifique de savants, extérieurs aux institutions académiques, mais tout de même reconnu dans le champ).

L’enjeu est aussi d’envisager la possibilité d’une histoire sociale de l’archéologie attentives aux hiérarchisations fines du champ, et aux dynamiques de domination ou de relégation sur le terrain. De ce point de vue, l’association de l’archéologie aux entreprises coloniales conduit à une approche spécifique de ces « avant-postes de la science », adossés aux structures impérialistes (Dumoulin et al., 2025 ; Schlanger, 2012 ; Gillot, 2011).

L’archéologie comme moyen de connaissance des entités et processus sociaux passés

Cet axe interroge la pertinence des prétentions de l’archéologie à saisir des processus sociaux (et lesquels), à penser la question des rapports sociaux à partir des traces matérielles, à imaginer des techniques d’analyse pour recomposer l’épaisseur des formations sociales dans l’étude des objets excavés. Toutefois, l’enjeu est d’essayer de repérer les éventuels décalages entre les ambitions et les réalisations, et les travaux tendant à limiter cette capacité.

Ce dossier ne prendra pas pour argent comptant les déclarations ambitieuses à propos des différents « tournants » scientifiques, dont les réalisations concrètes s’avèrent souvent bien modestes et moins impressionnantes qu’annoncées.

L’adoption de l’analyse de réseaux sociaux (social network analysis) en archéologie constitue un cas intéressant, qui pourrait faire l’objet d’une étude à part entière, afin d’interroger ce qu’il y a de proprement social dans ces recours.

Dans une perspective d’histoire des idées et d’historiographie, l’évolution des ambitions d’énonciation sur le social de l’archéologie, depuis le 19e siècle jusqu’à aujourd’hui. En quoi le social a-t-il semblé constituer une « plus-value » pour les études archéologiques ? De quelle façon, en fonction des contextes historiographiques, le social a-t-il pu constituer une variable d’ajustement dans les justifications épistémiques ou pratiques ?

Il importe aussi de distinguer archéologie stricto sensu et archéologie menée à propos d’époques pour lesquelles des sources textuelles sont également disponibles. Les déclinaisons des rapports entre archéologie et histoire (sociale) se posent sous des contraintes empiriques et épistémologiques distinctes, que ces différences soient pleinement assumées, estompées ou niées.

Les interfaces et circulations conceptuelles entre sciences du social et archéologie

Longtemps reléguée au rang de science auxiliaire, l’archéologie a, depuis les années 1970 présenté connu de profondes mutationstant dans ses pratiques (Fossati, 2024, Fromagiot-Laniepse, 2019) que ses bases épistémologiques (Francfort, 2012 ; Boissinot, 2017). Les interrogations sur les manières de concevoir l’archéologie comme une réflexion sur les formes (Ingold, 2017) et les objets (Olsen et al. 2012 ; Gelé, 2014) ont constitué un premier front de renouvellement. Au-delà, la discipline s’est rapprochée d’autres sciences sociales et a noué des liens solides avec l’histoire sociale (Carrez-Maratray, 2010). Au moins deux grands axes illustrent ce rapprochement.

D’une part, l’archéologie des périodes les plus contemporaines s’empare de problématiques auparavant cantonnées aux débats historiens. Par exemple, Vincent Carpentier dans son archéologie du second conflit mondial a approché aussi bien les thèmes de la violence, des déplacements de population, des prisonniers que celles des dépouilles et du quotidien des soldats (Carpentier, 2022). De même, pour la période moderne, les travaux archéologiques autour des cimetières protestants ont permis de repérer la géographie des exclusions religieuses (Buquet-Marcon, Souquet-Leroy, 2015). Pour les périodes plus anciennes, les convergences entre les travaux de fouilles et les approches d’histoire sociale. Ainsi, pour la période médiévale : les logiques urbaines de développement ou les dynamiques rurales sont des objets partagés et discutés entre historien·ne·s et archéologues. Il en va de même pour la période Antique où les objets sont mis en regard de configurations sociales, politiques et culturelles (e.g. Perrot, 2021).

D’autre part, l’archéologie est de plus en plus incluse dans les développements des travaux d’historien·ne·s du social. Ainsi, les récents travaux de Jean-Manuel Roubineau sur l’histoire des cités grecques sont nourris d’une connaissance fine des détails archéologiques (Roubineau, 2015). Il en va de même pour les travaux de Vincent Azoulay sur l’histoire sociale du politique en Grèce (Azoulay, 2014). Il ne s’agit plus, dans ces travaux, de laisser à l’archéologie un rôle ancillaire consistant à fournir des données venant étayer une thèse que les sources classiques esquissaient. On mesure, par exemple à l’aune des travaux de François-Xavier Fauvelle, combien la pratique archéologique est désormais constitutive d’une recherche grand angle, intégrant la problématique spécifique des données de fouilles (leurs limites et les conditions de leur obtention), en même temps que leurs spécificités épistémiques. Par exemple, dans l’enquête sur « La croix de Dias » en Afrique du Sud, François-Xavier Fauvelle montre que les sources manuscrites et matérielles doivent être prises en compte dans leurs caractéristiques intrinsèques pour reconstituer une histoire sociale de la notion de frontière (Fauvelle, 2012). Remarquons que cette intégration maîtrisée de l’archéologie aux problématiques de l’histoire sociale est davantage poussée dans les synthèses anthropo-historiennes de grande ampleur, comme celles de David Graeber et David Wingrow sur les modèles alternatifs à l’État des coalescences de groupes humains à la préhistoire et dans les périodes historiques les plus anciennes (Graeber, Wengrow, 2021).

Appel

Les propositions attendues pourront relever aussi bien de l’enquête empirique que de la réflexion théorique ou méthodologique. Le dossier souhaite accueillir des contributions explorant les différentes manières dont les données archéologiques permettent de saisir les formations sociales passées, mais également des travaux interrogeant les conditions de production des savoirs archéologiques eux-mêmes. Une attention particulière sera portée aux contributions qui mettent en dialogue les méthodes, les concepts et les questionnements de l’archéologie et de l’histoire sociale. Les propositions pourront notamment, et entre autre, explorer les pistes suivantes :

  • Les apports spécifiques de l’archéologie à l’analyse des hiérarchies sociales, des rapports de domination et des formes d’inégalité.

  • Les modalités selon lesquelles les données matérielles permettent de documenter des groupes peu visibles dans les sources écrites  : populations subalternes, esclaves, migrants, minorités religieuses, groupes marginalisés ou dominés.

  • Les effets des crises (épidémies, famines, guerres, catastrophes environnementales) sur les structures sociales, les modes d’habiter, les pratiques économiques ou les formes de solidarité.

  • Les rapports entre culture matérielle et différenciations sociales : consommation, habitat, alimentation, pratiques funéraires, accès aux ressources ou aux espaces.

  • Les formes matérielles du travail, de la production et des échanges, ainsi que leur contribution à une histoire sociale des activités économiques.

  • Les articulations entre données archéologiques et sources textuelles dans l’étude des sociétés historiques.

  • Les apports de l’archéologie à l’histoire des mobilités, des circulations, des frontières et des contacts entre groupes sociaux.

  • Les usages de l’archéologie dans l’étude des phénomènes coloniaux, impériaux ou postcoloniaux.

  • Les renouvellements méthodologiques issus des approches quantitatives, spatiales, numériques ou environnementales appliquées aux données archéologiques.

  • Les transferts conceptuels entre archéologie, histoire sociale, anthropologie, sociologie ou géographie.

  • Les réflexions épistémologiques portant sur les notions de société, de groupe social, de pratique, de réseau, de matérialité ou d’agentivité dans les recherches archéologiques.

  • Les analyses historiques et sociologiques des pratiques archéologiques elles-mêmes : institutions, professionnalisation, politiques scientifiques, archéologie préventive, travail de terrain ou production des savoirs.

Les propositions sont attendues pour le 1er décembre 2028 et à envoyer à : jerome.lamy@laposte.net, sebastien.plutniak@posteo.net, davidhamelin86@gmail.com

Références

Azoulay, Vincent, 2014, « Repenser le politique en Grèce ancienne », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 69e année, no 3, 2014, p. 605-626.

Boissinot, Philippe (dir.), 2017, « Archéologie et sciences sociales. Célébration des 40 ans de l’EHESS », P@lethnologie, vol. 9, doi : 10.4000/palethnologie.275

Buquet-Marcon, Cécile, Souquet-Leroy, Isabelle, 2015, « Le paysage du cimetière protestant », Supplément à la Revue archéologique du centre de la France, vol. 60, p. 281-291.

Burnouf, Joëlle, 2008, Archéologie médiévale de la France. Le second Moyen Âge (XIIe – XVIe siècle), Paris, La Découverte.

Carrez-Maratray, Jean-Yves, 2010, « De l’archéologie à l’histoire sociale. Recherches récentes sur les villes de la chôra égyptienne (Basse époque pharaonique – période gréco-romaine), Histoire urbaine, n° 29, p. 161-180.

Cataldi, Maddalena, 2021, « Préhistoire et alpinisme scientifique à la fondation de l’État unitaire italien (1861–1890). Le cas des recherches sur la Vallée des Merveilles », L’Anthropologie, 102907, doi : 10.1016/j.anthro.2021.102907.

Defrance-Jublot, Fanny, 2005, « Question laïque et légitimité scientifique en préhistoire. La revue L’Anthropologie (1890-1910) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 87, no 3, p. 73-84.

Dumoulin, David, Lamy, Jérôme Voerlin, Jan, 2025, « Outposts of science: placing scientific infrastructures at the margins of French (post)colonial territories », Science as Culture, vol. 35, n°2, p. 137-167.

Fauvelle, François-Xavier, 2021, « La croix de Dias. Genèse d’une frontière au sud de l’Afrique », Genèses. Sciences Sociales et Histoire, vol. 86, p. 126-148.

Fossati, Aura, 2024, « Archéologie et nouvelles technologies appliquées à l’étude des dynamiques contemporaines de destruction du patrimoine culturel : le cas du pillage en Méso-Amérique », IdeAs, Idées d’Amériques, n° 23, doi : 10.4000/12hsf

Francfort, Henri-Paul, 2012, « La position épistémologique de l’archéologie », in Sophie A. de Beaune, Henri-Paul Francfort (dir.), L’archéologie à découvert. Hommes, objets, espaces et temporalités, Paris, CNRS éditions, p. 269-277.

Fromageot-Laniepce, Virginie, 2019, « Les pratiques de la recherche en archéologie à l’heure du numérique. L’évolution de la recherche d’information et de la publication de 1955 à nos jours », Archeologia e Calcolatori, Supplément 12, p. 1-247.

Gelé, Agnès, 2014, « Objet externalisé et objet vecteur de bien. De l’archéologie des périodes modernes à l’archéologie historique, un état de la question », Europa Moderne. Revue d’histoire et d’iconologie, vol. 4, p. 4-20.

Gillot, Laurence, 2011, « Socio-histoire de l’archéologie française au Moyen-Orient. Le cas de la Syrie », Les Nouvelles de l’archéologie, vol. 126, p. 55-59.

Graeber, David, Wengrow, David, 2021, Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, Paris, Les Liens qui Libèrent.

Guilaine, Jean, 2011, Archéologie, science humaine, Arles, Actes Sud, Errance.

Ingold, Tim, 2017, Faire. Anthropologie, archéologie, art et architecture, Paris, Éditions du Dehors.

Olsen, Bjørnar, Michael Shanks, Timothy Webmoor, Christopher Witmore, 2012, Archaeology. The Discipline of Things, Berkeley (Calif.), University of California Press.

Patterson, Thomas, C. 1986, « The Last Sixty Years : Toward a Social History of Americanist Archeology in the United States », American Anthropologist, vol. 88, n°1, p. 7-26.

Perrot, Sylvain, 2021, « Faire l’archéologie d’un idiophone grec disparu : le cas des crotales », Pallas, vol. 115, p. 47-65.

Plutniak, Sébastien, 2017, « Une contribution archéologique à la théorie des sciences sociales est-elle possible ? Faits et concepts archéologiques entre Jean-Claude Gardin et Jean-Claude Passeron », P@lethnologie, n° 9, doi : 10.4000/palethnologie.279

Rannou, Raphaëlle, 2022, « Exploratrices, collaboratrices, archéologues… », Les Nouvelles de l’archéologie, vol. 168, p. 28-31.

Rosner, Chloé, 2018, « Histoire sociale de l’archéologie israélienne ». Les Cahiers de l’Orient, vol. 130, no 2, p. 101-118.

Roubineau, Jean-Manuel, 2015, Les cités grecques (VIe – IIe siècle av. J.C.). Essai d’histoire sociale, Paris, PUF.

Schlanger, Nathan, 2010, « Manual and Intellectual Labour in Archaeology: Past and Present in Human Resource Management », in S.Koerner, I. Russell (eds), Unquit Pasts. Risk Society, Lived Cultural Heritage, Re-designing Reflexivity, Londres, Ashgate, p. 161-171.

Schlanger, Nathan, 2012, « Situations archéologiques, expériences coloniales », Les Nouvelles de l’archéologie, vol. 128, p. 41-46.

Schnapp, Alain, Schlanger, Levin, Sonia, 2007, « Archives de l’archéologie européennes (Area). Pour une histoire de l’archéologie française », Les Nouvelles de l’archéologie, vol. 110, p. 5-8.

Van Damme, Stéphane, 2012, Métropoles de papier. Naissance de l’archéologie urbaine à Paris et à Londres (XVIIe-XXe siècles), Paris, Les Belles Lettres.

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