AAC colloque « Cinéma en campagne : acteur·rices, pratiques et représentations » Archives nationales (Paris, site de Pierrefitte – Saint-Denis), 24-25 mai 2027

Appel à communications

« Cinéma en campagne : acteur·rices, pratiques et représentations »

Colloque international, Archives nationales (Paris, site de Pierrefitte – Saint-Denis), 24-25 mai 2027

Que ce soit dans l’historiographie ou dans l’imaginaire collectif, le cinéma a tendance à être associé à la ville, aussi bien dans les représentations que dans les rapports de celui-ci à la modernité citadine. L’idée persistante selon laquelle la ruralité reste en retard sur la ville en ce qui concerne les images animées, qu’on trouve dès les origines dans des films comme The Countryman and the Cinematograph (Robert W. Paul, 1901), traduit surtout une focale d’étude quasi exclusivement tournée vers la ville (Thissen 2017). La campagne est pourtant loin d’être un désert cinématographique ou un motif réservé aux documentaires champêtres. En France, avant les récents succès du box-office mettant la ruralité à l’honneur, comme Petit Paysan (Hubert Charuel, 2017), Au nom de la terre (Édouard Bergeon, 2019) ou Vingt Dieux (Louise Courvoisier, 2024), le ministère de l’Agriculture fut l’une des premières institutions à constituer sa propre cinémathèque dès 1923 et, dans l’entre-deux-guerres, à financer l’achat de projecteurs par les communes rurales pour diffuser ses films (Murray Levine 2013). Ce cinéma «éducateur» fut mobilisé comme un outil de propagande au service de la modernisation des campagnes (électrification, pratiques d’hygiène, mécanisation et industrialisation du travail agricole), jusqu’à relayer la « mystique productiviste » des Trente Glorieuses (Hubscher 1988). Sur fond d’opposition entre l’ancien et le nouveau, ce cinéma agricole met en scène une transformation à travers laquelle la machine surpuissante devient l’ acteur central d’ un territoire reconfiguré pour mieux l’ accueillir (Grojnowski 2025). Pourtant, par-delà la célébration du productivisme, ces films témoignent aussi de mondes sociaux en pleine mutation, et manifestent des gestes cinématographiques mis en œuvre par des figures restées méconnues.

Si le cinéma, art du XXe siècle, constitue un média privilégié pour documenter la modernisation des campagnes et éclairer sous un nouveau jour les enjeux environnementaux actuels, il est aussi depuis longtemps une source majeure de connaissance de la ruralité pour une large part de la population (Sorlin 1998) ainsi qu’un lieu de création de stéréotypes (Lynch 2017), notamment via la fiction. Malgré un déficit de films sur les campagnes (Bosséno 1981), les œuvres sur la thématique ont tendance à présenter la ruralité comme le « cœur de la patrie » (Butler 2003) et à développer un « mythe ruraliste » (Cadé 2004) exaltant une vie campagnarde en harmonie avec l’environnement, dans une opposition à la ville, avec des films centrés sur le retour à la terre, de Regain (Marcel Pagnol, 1937) au Bonheur est dans le pré (Étienne Chatiliez, 1996), comme une conjuration à l’exode rural.

Pour appréhender pleinement le cinéma en campagne, il est nécessaire d’aller au-delà des représentations filmiques et prendre en compte la diffusion du médium dans une perspective d’histoire culturelle des loisirs. Même si les espaces ruraux comptent moins de salles de cinéma que les agglomérations, des séances commerciales y sont régulièrement assurées dans un but de divertissement, notamment par des tourneurs, exploitants de cinéma ambulant, depuis les premiers temps du cinéma jusqu’aux « cinémobiles » qui continuent de sillonner les campagnes d’ aujourd’ hui pour apporter le spectacle cinématographique (Damiens 2024).

Réunissant tous ces pôles de réflexion, ce colloque international a pour ambition d’explorer les multiples relations entretenues entre le cinéma et la ruralité. Il s’agira, d’une part, d’interroger les modalités d’une histoire du cinéma décentrée des espaces urbains, en plaçant au cœur des interrogations les conditions matérielles de production, de circulation, de diffusion et de médiation des films en campagne ainsi que les acteur·rices de cette histoire et, d’autre part, d’examiner les représentations des campagnes depuis les premiers temps du médium cinématographique, dans un pays alors à majorité rurale, jusqu’à notre époque, caractérisée par des crises à répétition du monde agricole et un sentiment d’assignation à une « France périphérique ». Il est ouvert à tou·tes chercheur·euses intéressé·es par la question dans une perspective interdisciplinaire (études cinématographiques, histoire, anthropologie, géographie, etc.). Les interventions pourront entrer dans les axes problématiques suivants (qui ne sont ni exclusifs ni exhaustifs) :

1. Acteur·rices et agents du cinéma en campagne

Un premier axe de réflexion concerne les agents institutionnels du cinéma dans les campagnes, à commencer par le ministère de l’Agriculture, qui s’intéresse très tôt au cinéma à la fois en termes de production et de diffusion (Buzzini 1995 ; Murray Levine 2013), mais aussi les organisations non gouvernementales, telle la Jeunesse agricole chrétienne (JAC) qui s’attache à former les regards des jeunes ruraux·ales (Leventopoulos 2017). Dans une perspective d’histoire sociale et environnementale, le colloque souhaite aussi interroger le rôle des sociétés coproductrices de films agricoles, souvent des firmes d’engrais chimiques ou des équipementiers, qui promeuvent l’agriculture productiviste. Un autre enjeu est d’examiner comment, à côté de ces organisations, se positionnent les acteur·rices de la diffusion : exploitant·es et agent·es de la distribution en milieu rural, mais aussi propriétaires des locaux où se déroulent les séances (salles municipales, cafés, etc.). Par ailleurs, le colloque entend éclairer le rôle et l’œuvre des cinéastes du rural. Si certaines figures ont fait l’objet de plusieurs études, comme Jean Benoît-Lévy (Vignaux 2007), Georges Rouquier (Weiss 1981 ; Auzel 1993) ou Raymond Depardon (Fiant 2026), le colloque sera l’occasion d’élargir la focale à des personnages moins étudiés, tel Armand Deleule/Chartier, à la tête du Service cinématographique du ministère de l’Agriculture (SCMA) de 1947 à 1983, et réalisateur d’une soixantaine de films (Jacobson 2017), ou Edmond Floury, qui a travaillé à la fois avec Benoît-Lévy et Chartier, mais aussi aux cinéastes-paysan·nes à l’image de Roger Aillaud, Colette Vibert-Guigue ou Jean Nolle, ou encore aux innombrables amateurs dont les bobines, parfois conservées dans les cinémathèques régionales à travers le territoire, sont redécouvertes et mises en lumière dans plusieurs documentaires récents tels Paysans Cinéastes (Louis Aucoin, 2022) ou Souvent l’hiver se mutine (Benoît Perraud, 2025). Enfin, nous accueillerons avec intérêt les propositions se penchant sur les festivals de cinéma rural, depuis les premières Rencontres Cinéma et Monde Rural à Aurillac en 1979.

2. Pratiques cinématographiques au village

Que signifie « aller au cinéma » dans la France rurale ? Dans une approche d’histoire culturelle et d’anthropologie des médias, un second axe ambitionne d’interroger les pratiques cinématographiques en campagne à la fois du côté de la médiation et des publics. Il s’agira d’abord d’explorer les pratiques de diffusion spécifiques à la campagne, ainsi que les dispositifs alternatifs au modèle de la salle fixe dominant en ville, voire les cadres législatifs particuliers, que ce soit à travers l’existence de formats dédiés, tel le Pathé-Rural lancé commercialement en 1928 par la firme cinématographique au coq, qui revendique plus de 5 000 postes en activité dès 1932 (Shahmiri 2024), ou, lorsque les pratiques de consommation cinématographique se redéploient dans les années 1950 suite à la généralisation de la voiture et de la télévision dans les foyers, l’expérience des télé-clubs ruraux (Louis et Rovan 1955). Un des enjeux du colloque est ainsi de redécouvrir une culture cinématographique spécifique (publics, séances, lieux de projection, etc.), et d’interroger la place du cinéma dans la société villageoise (Marache 2017). Plus largement, il s’agit de mettre au jour les sociabilités associées aux usages du cinéma, ouvrant la voie à une histoire des loisirs en milieu rural. Le colloque entend également considérer les pratiques de production cinématographique en campagne, que ce soit à travers les films amateurs, les actualités locales ou les œuvres relevant de l’anthropologie visuelle, par exemple les réalisations de Claudine de France dans le Châtillonnais ou de Monique et Robert Gessain en pays bigouden dans les années 1960 (Paillard 2024).

3. Approches filmiques et représentations du monde rural à l’écran

Comment le cinéma incarne-t-il le monde rural et la vie paysanne ? Et dans quelle mesure peut-il nourrir une approche à la fois historique et socio-anthropologique de la ruralité ? Peut-on parler de « cinéma rural » ? Et comment le définir ? Comment le concept photographique récent de « rural gaze » (Cooper et al. 2022) s’applique-t-il au cinéma ? Cet axe entend examiner les représentations du rural à l’écran selon diverses approches: commerciale (cinéma de divertissement), utilitaire (films institutionnels), amateure (films de famille) ou ethnographique (anthropologie visuelle). Le colloque sera l’occasion d’interroger à nouveaux frais le « mythe du ruralisme » du cinéma français à l’aune des dynamiques actuelles du «tournant rural» de réinvention des façons d’habiter les territoires et de construire du commun, dans un contexte marqué par la contestation croissante du modèle agricole productiviste — comme l’a montré la récente pétition contre la loi Duplomb. Dans cette perspective, il s’agira d’examiner les représentations filmiques, qu’elles émanent d’œuvres du « revival » rural contemporain (Le Monde 2026) ou de films de la période classique, portés par des œuvres emblématiques telles Goupi Mains Rouges (Jacques Becker, 1943) ou Farrebique (Georges Rouquier, 1947) ainsi que par des personnages paysans incarnés par des vedettes populaires comme Fernandel ou Bourvil. Sans se restreindre au cinéma de fiction, le colloque a vocation à accueillir les travaux étudiant les images de la ruralité et de l’agriculture promues par le cinéma institutionnel et utilitaire (comme les films produits par le SCMA ou des entreprises impliquées dans la mécanisation de l’agriculture), mais aussi les visions situées portées par les films amateurs ou encore les regards du cinéma anthropologique. Celui-ci investit les campagnes françaises dès le début des années 1960 avec des « enquêtes cinématographiques » à l’instar des Inconnus de la terre (Mario Ruspoli, 1961) en Lozère, ou encore des films de Colette Piault ou Jean-Louis Le Tacon pour ne citer que ceux-ci. De la même manière, nous souhaitons interroger les nouvelles écritures cinématographiques de la ruralité produites par les films militants, depuis le Larzac jusqu’à Notre-Dame-des-Landes, et les documentaires de création réinventant le regard sur la ruralité tels que Nous la mangerons, c’est la moindre des choses (Elsa Maury, 2020). Enfin, dans une perspective transmédiale, nous invitons également les propositions consacrées au médium télévisuel, particulièrement travaillé par ces questions à partir des années 1950, avec des productions comme la série État d’urgence (RTF, 1954) ou des dispositifs à destination des ruraux tels Télé-Promotion Rurale (1966-1997).

4. Cinéma et ruralité à l’échelle globale

Bien que le colloque soit axé principalement sur la situation en France, les communications qui offrent une mise en perspective internationale seront bienvenues. Au- delà du contexte français, le monde rural offre dès les années 1930 un cadre d’expression pour le documentaire social (Terre sans pain [Las Hurdes], Luis Buñuel, 1932) voire militant (Terre d’Espagne [The Spanish Earth], Joris Ivens, 1937), ainsi que pour le cinéma de fiction (Les Raisins de la colère [The Grapes of Wrath], John Ford, 1940), tandis qu’en URSS des films comme La Ligne générale (Staroïe i novoïe, Sergueï Eisenstein et Grigori Aleksandrov, 1929) ou La Terre (Zemlia, Oleksandr Dovjenko, 1930) mettent déjà en scène le monde rural dans le cadre d’une propagande pour l’industrialisation de l’agriculture. Au-delà de la seule politique des représentations, les contributions adoptant une approche multiscalaire qui interrogent l’enchevêtrement des dynamiques locales, régionales et globales dans les pratiques et usages cinématographiques dans la ruralité sont particulièrement attendues. Dans le sillage des travaux pionniers sur les pratiques cinématographiques en ruralité en Europe et dans le monde (Thissen et Zimmermann 2017 ; Treveri Gennari, Hipkins et O’Rawe 2018), le colloque sera l’occasion d’examiner les pratiques sociales du cinéma en campagne dans une perspective globale et comparative.

Modalités de soumission

Les propositions de communications (300 mots maximum) accompagnées d’une courte biobibliographie de l’auteur·rice (150 mots maximum) sont à soumettre avant le 15 janvier 2027 aux deux adresses suivantes :
caroline.damiens@parisnanterre.fr et j.grojnowski@parisnanterre.fr

Les langues de travail du colloque sont l’anglais et le français.
Les réponses seront communiquées aux auteur·rices des propositions fin février 2027.

Comité scientifique

– Stéphanie Ange, Diazinteregio
– Teresa Castro, université Sorbonne Nouvelle
– Gabrielle Chomentowski, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne – CNRS – Caroline Damiens, université Paris Nanterre
– Sandrine Gill, Archives nationales
– Jérémie Grojnowski, université Paris Nanterre
– Mélisande Leventopoulos, université Paris 8
– Edouard Lynch, université Lumière Lyon 2
– Alison J. Murray Levine, University of Virginia
– Chiara Palermo, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
– Judith Thissen, Utrecht University
– Benoît Turquety, université Paris 8
– Valérie Vignaux, université de Caen-Normandie 

Lien vers l’appel en pdf : https://afrhc.fr/wp-content/uploads/2026/10/2026-10-06_6ac4bdadadb6b_AACCinemaencampagne.pdf