Appel à contribution. Numéro de la revue ARTEFACT : Fabriquer les intérieurs fictifs

Chères et chers collègues,

Nous avons le plaisir de vous adresser un appel à contribution pour un numéro spécial de la revue ARTEFACT, consacré à la *fabrique des intérieurs fictifs :* *techniques, publics et matérialités modulables* *(XVIIe-XXIe siècles). *Les propositions d’articles, en français ou en anglais, sont à adresser à Elisa Chazal (*el*isa.chazal@eui.eu <Elisa.Chazal@alumni.eui.eu>) et Barbara Bessac (barbara.bessac@gmail.com) avant *le 1er octobre 2026*, sous la forme d’un résumé de 400 mots, accompagné de 3 à 5 mots-clés, d’une courte bibliographie indicative et d’une biobibliographie de l’auteur·rice. Si la proposition est retenue, un article (35 000 signes, illustrations libres de droits) devra être envoyé en *mai 2027* en vue d’être soumis à une révision des pairs en double aveugle et d’intégrer le calendrier éditorial de la revue ARTEFACT.

Vous trouverez plus de détails dans l’appel ci-dessous.

N’hésitez pas à le faire circuler autour de vous.

Bien cordialement,
Barbara Bessac et Elisa Chazal

ARTEFACT. Techniques, histoire et sciences humaines

*Propos*

Qu’il s’agisse d’un showroom, d’une *period room* ou d’une scène théâtrale, l’intérieur fictif est un espace éphémère grandeur nature, construit pour reproduire un intérieur existant, disparu, ou imaginé de toute pièce. Il ne peut être habité, seulement visité : c’est un espace en volume fait pour être observé de l’intérieur. En cela, il interroge les transformations de notre rapport à l’image à travers sa matérialisation, et plus particulièrement notre volonté d’exister à l’intérieur de celle-ci.

Par un jeu d’échelles et de composition, la représentation d’un intérieur est projetée dans un espace cohérent et compréhensible. Sa fabrication convoque des procédés techniques et des matériaux divers créant l’illusion : faux murs, plâtre, carton-pâte, patine, trompe-l’œil, agencement de mobilier, fabrication d’objets, éclairage. Le public s’imagine y entrer, mais malgré la disparition du “quatrième mur”, il ne peut investir l’espace complètement. La seconde moitié du XIXe siècle a ainsi vu l’image s’extraire de sa surface pour se miniaturiser ou s’agrandir, se modeler à travers des objets ou se reproduire. Le théâtre, le panorama, les magasins et les expositions ont progressivement laissé de côté la figuration de l’environnement matériel et l’illusion de sa profondeur au profit de dispositifs immersifs grandeur nature.

Dans les intérieurs fictifs se joue la tension du visible et de l’invisible, entre les choses que l’on peut y voir, et celles que l’on fantasme, à commencer par la silhouette absente des habitants. Le rideau est levé sur un décor fourni, mais les comédiens n’entrent jamais en scène. Le phénomène, défini comme le *missing person effect*, implique la capacité de l’intérieur fictif à donner l’impression que le lieu vient d’être quitté (Sandberg 2021). L’ensemble matériel est ainsi scruté à la recherche d’indices sur l’appartenance politique, sociale, culturelle, générationnelle de ses habitants. Le récit s’écrit autant dans la mise en scène de la matérialité que dans l’imaginaire du public. Les détails sont reconnus, assimilés, parfois rejetés – et ainsi l’intérieur devient familier, ou au contraire, il confronte le public à l’altérité.

De par sa nature éphémère et imaginaire, un intérieur fictif se positionne, sans se fixer, entre le vrai et le faux. Ses ambitions de fidélité et de réalisme rendent le lien qu’il entretient avec l’authenticité plus complexe qu’à première vue. Déjà, au théâtre, le décor de la fiction n’a eu de cesse de se vouloir le plus réaliste possible. Les environnements peints en trompe-l’œil ont peu à peu laissé place aux “vrais” objets. Ces derniers, animés et savamment disposés, compensent et complètent le jeu de scène. Sur la scène du Théâtre du Gymnase dans les années 1850, la pendule est toujours à l’heure exacte de l’horloge de la Place de la Bourse. L’intérieur de la scène communique avec l’extérieur : il recueille les meubles des magasins, expose les accessoires de la mondanité, copie les pratiques de collection, ou il devient le petit musée des choses d’autrefois. Et comme au théâtre, ce sont souvent de véritables objets, aussi, qui composent les faux intérieurs des espaces immersifs éphémères.

L’artificialité de ces intérieurs tient surtout à leur caractère hétérotopique, et parfois hétérochronique : ils recréent un lieu ou un temps qui ne devrait pas être là, exposé ainsi. Les attractions immersives, comme les reconstitutions historiques, plongent corporellement le public dans un espace dépourvu de son utilité première, extrait de son environnement, brouillant les frontières du privé et du public. Ce décor est aménagé pour être immédiatement reconnaissable et saisissable, bien qu’il soit créé de toutes pièces. Et le public a souvent le goût de l’authenticité : bien que conscient d’être immergé dans une fiction, il ne cesse de vouloir déceler le vrai du faux et les fantaisies des décorateurs pour se positionner vis-à-vis du récit induit par le décor fictif.

Mais les intérieurs fictifs sont avant tout des lieux d’émerveillement et de spectacularisation du quotidien, où l’impact émotionnel et sensoriel du monde matériel est exploité pour que le public y projette ses propres récits. Les stratégies d’intelligibilité et d’immersion mises en place par les artistes fabriquant l’intérieur fictif sont multiples. Non seulement les pièces sont meublées, mais elles sont aussi mises en situation d’usage. Les portes d’une armoire sont ouvertes pour qu’on y voie le linge, la table est mise, l’écriture d’une lettre sur le bureau semble avoir été interrompue, une veste repose sur une chaise, des photos remplissent les cadres. Derrière une vitre, la lumière d’une fausse fenêtre se mêle à celle des lampes d’appoint. On aperçoit même parfois la marque d’un corps sur le lit, l’usure sur les objets ou la poussière. Le soin apporté aux détails dissimule d’autant plus les frontières entre l’espace fictif et le reste du lieu d’exposition.

Le temps d’une visite, le public s’approprie le décor éphémère, en devient l’habitant. Les intérieurs fictifs servent des intérêts variés : éduquer, vendre, divertir. Les éléments du décor peuvent devenir des indices d’une revendication d’appartenance à un territoire, à une langue ou à une culture prédéfinis. Les narrations nationales et les ambitions politiques s’inscrivent dans les détails matériels, des vitrines de magasins et des espaces expositionnaires, puis sont renégociées par le public à travers l’immersion. Derrière l’apparence d’espaces ludiques, les intérieurs fictifs véhiculent des messages politiques et des positionnements socio-économiques.

C’est d’ailleurs leur position oscillant entre la capacité d’éduquer le public et celle de le pousser à consommer qui est au cœur des débats autour des intérieurs fictifs les plus connus et les mieux étudiés : les *period rooms*. Ces mises en scène de l’histoire des intérieurs font le choix du spectacle, annihilant le cadrage textuel au profit de l’illusion. Leur intérêt muséographique a été souvent remis en question, opposé à un display scientifique des objets, plus à même de montrer tout en instruisant, et arguant de porter une certaine vérité historique. Pourtant, l’intérieur fictif semble avoir repris ses droits dans les espaces d’exposition, à travers les installations contemporaines et les propositions de *period rooms*actualisées.

Bien qu’ils soient extirpés de l’image pour exister en dehors d’elle, ces espaces éphémères finissent souvent capturés, dessinés, photographiés, reproduits et reconsommés, comme le dévoilent les catalogues de vente et les autres supports promotionnels. Aplatis à nouveau sur le papier, leur ambiguïté se magnifie : il est encore plus difficile de distinguer le vrai du faux, le passé du présent, le volume du peint, le dehors du dedans. Les intérieurs fictifs sont souvent des lieux de passage, qui ne se fixent dans le temps que par la représentation qui en est faite.

Moins tangibles qu’ils ne le semblent, ils doivent leur postérité entièrement à la documentation, car les intérieurs fictifs ne sont pas créés pour durer. Les objets qui les composent sont rangés, vendus, réutilisés, oubliés dans d’autres intérieurs, fictifs ou non. Ces lieux fluides et modulables illustrent les circulations de la culture matérielle entre les domaines privé et public, et répondent à l’impératif capitaliste du renouvellement constant d’une offre immersive toujours plus actuelle, plus spectaculaire et plus fidèle.

Ce numéro spécial voudrait ancrer la définition de l’intérieur fictif à travers les nombreuses disciplines qui l’ont étudié : l’histoire matérielle, l’histoire de l’art, du design, des techniques, les études théâtrales, cinématographiques, la muséographie ou encore la pratique artistique contemporaine. Nous encourageons les propositions explorant l’intérieur fictif dans le temps long, considérant ses procédés de fabrication, ses usages et ses refontes, et insistant sur le croisement des lieux de son exposition.

*Pistes pour les propositions *

*Axe 1 : Techniques*

Il s’agit d’identifier les techniques de fabrication communes aux intérieurs fictifs depuis l’époque médiévale jusqu’à nos jours, comme au sein des attractions éphémères des jardins de type Vauxhall, des processions civiques et religieuses, ou encore des décors d’opéra pour mettre en exergue les continuités et ruptures sur le temps long. En quoi ces dispositifs immersifs diffèrent et ont pu être renouvelés ? On examinera les processus d’assemblage et de réassemblage des intérieurs fictifs, l’évolution de l’agencement de l’espace, des matériaux, des techniques de scénographie et des temporalités de construction, ainsi que des procédés d’illusion. Un intérêt sera porté aux trajectoires et aux motivations des professionnels œuvrant autour des intérieurs fictifs, tels que les décorateurs de théâtre, les peintres et scénographes, les conservateurs de musée, les entrepreneurs de mobilier, les concepteurs de divertissement ou d’expositions. Nous souhaitons aborder les questions relatives à leurs formations, leurs réseaux, leurs compétences, ainsi que sur les conditions de leurs professions.

*Axe 2 : Public*

Il s’agira d’examiner la pluralité de la vocation pédagogique et politique des intérieurs fictifs auprès du public : la mise en scène du récit national, l’acquisition de normes d’hygiène, l’adoption de pratiques de consommation en matière de décoration et de mode. On analysera les stratégies publicitaires et commerciales déployées dans les showrooms, les vitrines, les magasins et les expositions pour favoriser la vente. Cet axe pourra aussi être l’occasion de discuter de l’avenir des *period rooms* dans l’exposition muséale, et d’imaginer les manières dont ce dispositif peut être réinventé au XXIe siècle, afin de renouveler les narrations et la pluralité des voix.

*Axe 3 : Matérialités éphémères*

Nous proposons de nous interroger sur les défis de l’écriture d’une histoire des intérieurs fictifs, en termes d’éphéméralité des sources, de leur conservation et de leur destruction. On déterminera les modalités d’étude d’un espace tridimensionnel à travers l’image : comment documenter et représenter l’intérieur fictif, comment le filmer, l’écrire, le photographier ou le reproduire ?

*Modalités de contribution*

Les propositions sont à adresser à *el*isa.chazal@eui.eu <Elisa.Chazal@alumni.eui.eu> et barbara.bessac@gmail.com avant *le 1er octobre 2026*, sous la forme d’un résumé de 400 mots, accompagné de 3 à 5 mots-clés, d’une courte bibliographie indicative et d’une biobibliographie de l’auteur·rice. Si la proposition est retenue, un article, en français ou en anglais, (35 000 signes, illustrations libres de droits) devra être envoyé en *mai 2027* en vue d’être soumis à une révision des pairs en double aveugle et d’intégrer le calendrier éditorial de la revue.

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