Appel à articles – Revue d’Histoire Contemporaine de l’Afrique – Les usages de l’indépendance en Angola et au Mozambique

Chèr.e.s collègues,
Je me permets de vous transmettre ci-dessous un appel à articles de la Revue d’Histoire Contemporaine de l’Afrique (RHCA) pour un numéro thématique consacré aux indépendances en Angola et au Mozambique. Le texte et les informations pratiques sont également disponibles sur le site de la revue : oap.unige.ch/journals/rhca/announcement/view/59.
Bien cordialement,
Adrien NERY Doctorant à l’Université Paris 8 Saint-Denis IFG-Lab
Appel à contribution. Les usages de l’indépendance en Angola et au Mozambique
Ce numéro thématique de la *Revue d’Histoire Contemporaine de l’Afrique* propose de revenir sur les indépendances de l’Angola et du Mozambique, cinquante ans après leur proclamation en 1975. Il s’inscrit dans le prolongement des journées d’études organisées à l’Université Paris 8 Saint-Denis les 12 et 13 novembre 2025.
Tant par leur position géographique que par les conditions de leur accès à l’indépendance, Angola et Mozambique semblent se prêter à une étude conjointe. Anciennes colonies portugaises, les deux territoires voient émerger des mouvements d’indépendance au tournant des années 1950. Face au refus portugais d’envisager toute décolonisation, le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA) engage une guerre de libération en 1961, suivi par le Front de libération du Mozambique (FRELIMO) en 1964. Au terme d’une décennie de conflit armé, les deux mouvements obtiennent l’indépendance de leurs pays respectifs en 1975.
Ce dossier n’a pas pour objet la décolonisation de l’empire colonial portugais en Afrique dans sa globalité mais il s’attachera à resituer ces processus d’indépendances dans les dynamiques régionales en Afrique australe. Ce choix exclut donc la Guinée-Bissau, malgré les similitudes existantes avec les territoires étudiés quant aux conditions d’accès à l’indépendance. Sans ignorer le caractère déterminant des connexions impériales de ces deux territoires, il s’agira de décentrer le point de vue pour proposer une lecture ancrée dans les contextes locaux qui ne soit pas dominée par le face-à-face métropole-colonies.
Cinquante ans après les indépendances, le bilan paraît contrasté. Le départ brutal des colons européens et les guerres civiles qui ont déchiré les sociétés en question ont fait de la construction étatique un défi colossal. Pour beaucoup d’observateurs les guerres civiles prolongées, l’autoritarisme persistant et la profondeur des inégalités socio-économiques attestent de l’incapacité du MPLA et de le FRELIMO à tenir les promesses émancipatrices portées durant la lutte anticoloniale (Cahen, 1987; Geffray, 1990; Morier-Genoud, 2012). Pourtant, dans les deux pays, la libéralisation partielle de la vie politique et l’élargissement de l’accès à l’éducation ont favorisé l’émergence de mouvements sociaux et de nouvelles formes d’activisme qui tout en se réclamant précisément des idéaux que le MPLA et le FRELIMO portaient à l’origine, dénoncent ce que ces partis en ont fait (Buire 2023). La question de l’indépendance n’est donc plus le patrimoine exclusif des partis au pouvoir : elle est aujourd’hui un terrain de lutte mémorielle et politique, revendiqué par des acteurs multiples et concurrents.
Ce dossier entend revisiter la question des indépendances à l’aune de ces nouvelles luttes : qu’advient-il d’un discours émancipateur lorsqu’il devient discours dominant ? Comment les acteurs qui en sont exclus s’en emparent-ils pour le retourner contre ceux qui le monopolisent ?
Faire l’histoire des luttes de libération et de la période d’indépendance se heurte cependant à des défis historiographiques considérables. Dans les deux pays, l’histoire des guerres de libération a été mobilisée par les partis au pouvoir pour construire un récit au service de la création et de la consolidation des identités nationales. Ce que l’historien mozambicain, João Paulo Borges Coelho, nomme le *liberation script* — un récit fondé sur l’oralité, contrôlé par les anciens combattants légitimés par le parti, et par nature difficile à contredire — a longtemps structuré la mémoire officielle des indépendances. Ce monopole narratif est aujourd’hui contesté : par les chercheurs, mais aussi par des anciens combattants qui publient leurs propres témoignages et par des institutions qui s’efforcent de produire des histoires écrites de ces processus. De plus, il faut considérer que pour la période postérieure à l’indépendance, la situation archivistique reste particulièrement fragile : l’historien Benedito Machava a décrit les archives du Mozambique indépendant comme des *dead archives*, quasi inexistantes faute de volonté politique, contraignant les chercheurs à des approches résolument pluridisciplinaires.
C’est dans ce contexte historiographique que s’inscrit ce dossier. L’objectif est de mettre à profit le cinquantenaire des indépendances pour explorer ces événements au prisme des renouvellements historiographiques majeurs opérés ces dernières décennies. Ce dossier entend participer à ces renouvellements en soutenant que les indépendances en Angola et au Mozambique ne peuvent plus être étudiées seulement comme les aboutissements finalisés des luttes de libération ou comme des conflits de Guerre Froide mais comme des processus politiques contestés, multiscalaires, inachevés, dont les significations et les mémoires continuent aujourd’hui d’être disputées dans les sociétés contemporaines. En privilégiant les échelles locale et régionale, ce dossier entend faire émerger ou rendre visibles des récits contradictoires et les usages pluriels de l’indépendance, trop souvent occultés par des analyses centrées sur la relation avec l’ancienne puissance coloniale ou sur les dynamiques macro-politiques. Les contributions sont invitées à s’inscrire dans l’un des trois axes présentés ci-dessous, sans que cette liste soit exhaustive. Elles peuvent traiter de l’Angola ou du Mozambique ou prendre une dimension comparatiste.
Axe 1 : Les dernières indépendances africaines ? Luttes locales, rivalités régionales, polarisation mondiale
Si, à l’échelle continentale, les décolonisations des anciennes colonies portugaises sont souvent perçues comme tardives, elles apparaissent au contraire comme pionnières à l’échelle de l’Afrique australe, dans un contexte régional encore dominé par les régimes d’apartheid et de suprématie blanche. Ce dossier entend précisément opérer ce décentrement : sortir du récit de la « décolonisation tardive » pour replacer ces indépendances dans leurs contextes régionaux et locaux.
En 1974, les mouvements de libération armés angolais et mozambicains obtiennent une victoire politique plus que militaire sur le pouvoir colonial portugais. Aucun de ces mouvements n’a réussi à établir un contrôle territorial durable et significatif avant la décolonisation entamée suite à la Révolution des Œillets. Dans les deux cas, le passage de la lutte armée à l’exercice du pouvoir d’État s’opère par des conflits qui sont souvent lus à l’aune de la guerre froide. Cet axe invite précisément à dépasser ce seul cadre interprétatif, notamment par des jeux d’échelle (Revel, 1996) qui restituent aux indépendances angolaise et mozambicaine leur complexité propre.
L’échelle locale fait ainsi apparaître des panoramas de l’indépendance qui échappent aux récits nationaux — et ce à des échelles très différentes. Des études conduites à l’échelle d’un village (Zeman, 2023) ou de mobilités transnationales (Schenck, 2020) illustrent ce que permet le décentrement vers le bas et vers les acteurs ordinaires : il ne s’agit pas de dissoudre les dynamiques globales, mais de les saisir de l’intérieur, à travers les trajectoires de ceux et celles qui les vivent, les subissent ou les négocient. Ces approches locales, permettent ainsi de renouveler l’étude des rivalités socio-régionales et politiques qui polarisent les mouvements angolais (Messiant, 2006 ; Messiant 2009 ; Péclard, 2015 ; Mabeko Tali, 2019 ; Martins, 2020) et mozambicain (Roberts, 2017) à l’échelle nationale pendant et après les luttes de libération. L’exploration des projets politiques concurrents, des *competing nationalisms* (Baz & Lecoq, 2019), portés depuis les périphéries des nouveaux États sera particulièrement appréciée.
À l’échelle régionale, les indépendances angolaise et mozambicaine s’inscrivent dans un contexte d’Afrique australe encore dominé par les régimes d’apartheid et de minorité blanche. Loin d’être périphériques, ces deux pays deviennent des acteurs centraux des solidarités anticoloniales à l’échelle du continent, tout en étant la cible de déstabilisations systématiques orchestrées par leurs voisins. Comment les mouvements de libération construisent-ils leurs réseaux de soutien continental ? Comment les États voisins, alliés ou adversaires, pèsent-ils sur les trajectoires des indépendances? Inversement, ces mouvements influencent-ils les trajectoires politiques des États voisins ?
À l’échelle mondiale enfin, il s’agit de prendre au sérieux la notion de guerre froide globale (Westad, 2007) : non pas un conflit bipolaire entre deux blocs, mais comme une multiplicité de conflits interreliés, dotés chacun de leur historicité propre. Ce cadre invite à restituer l’agentivité des acteurs angolais et mozambicains dans leurs interactions avec les puissances extérieures — URSS, Cuba, États-Unis, Chine, mais aussi avec le Portugal, dont la Révolution des Œillets reconfigure brutalement le jeu —, en montrant comment ces acteurs et actrices instrumentalisent les rivalités internationales autant qu’ils en subissent les effets.
Nous encourageons les auteur.e.s à articuler toutes ces échelles plutôt que de les traiter séparément comme par exemple celles qui montrent comment une rivalité entre factions, une résistance paysanne ou une trajectoire individuelle s’inscrit dans des dynamiques régionales et mondiales sans s’y réduire. C’est à cette condition que l’histoire des indépendances angolaise et mozambicaine peut échapper à la double réduction qui la menace : celle d’un récit héroïque national centré sur le parti vainqueur, et celle d’un récit géopolitique qui noie les acteurs locaux dans les logiques de puissance.
Axe 2 : Ruptures et continuités : permanences et transformation des dynamiques politiques, économiques et sociales de la période coloniale.
L’historiographie africaniste des dernières décennies a profondément relativisé la portée des indépendances comme moments de rupture. Les travaux de Frederick Cooper ou de Michel Cahen ont montré que les États postcoloniaux reconduisent souvent les logiques développementalistes et autoritaires héritées de la période coloniale, sans nécessairement les nommer comme telles. La notion de colonialité du pouvoir (Cahen, 2024 ; Cooper, 2008 ) permet de désigner ces permanences structurelles qui survivent au transfert de souveraineté formelle.
Les cas angolais et mozambicain offrent pourtant une configuration singulière. Ces deux pays présentent trois traits communs. D’abord, l’indépendance y est obtenue par la lutte armée, ce qui dote les nouveaux pouvoirs d’une légitimité révolutionnaire explicite et d’une rhétorique de rupture particulièrement affirmée : le MPLA et le FRELIMO ne se contentent pas de succéder à l’administration coloniale, ils prétendent la nier et la dépasser. Ensuite, le départ brutal et massif des colons européens crée un vide institutionnel sans équivalent dans la région, forçant les nouveaux États à improviser des solutions dans l’urgence, en l’absence des capitaux, des savoir-faire techniques et des réseaux administratifs emportés par les colons. Enfin, c’est dans ce contexte de vide et d’urgence que se déploient des politiques de nationalisation, de collectivisation et de construction d’un État-parti qui empruntent autant aux modèles soviétiques et cubains qu’aux structures coloniales portugaises qu’elles prétendent abolir.
C’est précisément cette tension — entre la radicalité du discours de rupture et la profondeur des continuités pratiques — qui constitue l’objet de cet axe. Dans quelle mesure les nouveaux pouvoirs réinventent-ils de nouvelles pratiques du pouvoir, et dans quelle mesure se réapproprient-ils, consciemment ou non, des représentations, des institutions et des logiques héritées de la période coloniale ? Les contributions sont invitées à ancrer cette question dans des terrains précis : une institution, un territoire, une politique sectorielle, une catégorie de population — plutôt que de la traiter à un niveau de généralité qui effacerait la singularité des deux cas. C’est dans le détail des pratiques administratives, des politiques sociales ou des rapports entre centre et périphérie que se révèle le mieux ce que l’indépendance a réellement transformé, et ce qu’elle a reconduit sans le dire.
Axe 3 : Les indépendances aujourd’hui : mémoires croisées et usages politiques
Ce troisième axe invite à interroger les usages contemporains des discours sur l’indépendance, en s’intéressant aux multiples acteurs qui se les approprient, les détournent ou les contestent. Les concepts de *liberation script* (Coelho, 2010) et de mémoire contrôlée ont bien décrit la façon dont le MPLA et le FRELIMO ont fait de l’indépendance et de la lutte anticoloniale le fondement de leur légitimité au pouvoir, construisant des récits officiels largement hégémoniques qui prolongent la mise en récit de la lutte de libération (Schefer, 2017). Mais des récits concurrents ont toujours existé et cette concurrence s’est intensifiée à mesure que s’ouvrait et s’élargissait l’espace politique dans les deux pays.
Un premier enjeu est celui des mouvements qui ont eux-mêmes participé aux luttes d’indépendance avant d’en être exclus ou marginalisés. Il s’agira d’étudier en quoi les conflits qui éclatent avant et après l’indépendance sont prolongés par des rivalités mémorielles qui participent pleinement de la construction conflictuelle des *imagined communities* angolaise et mozambicaine (Anderson, 1983). Comment l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA) et la Résistance nationale du Mozambique (RENAMO)— désignés par les partis au pouvoir comme les ennemis de la révolution — se sont-ils appropriés les discours émancipateurs de l’indépendance pour construire leur propre légitimité historique ? Dans quelle mesure revendiquent-ils un héritage de la lutte qu’on leur a contesté, et comment ce travail de mémoire s’articule-t-il avec leurs pratiques politiques contemporaines ?
Un deuxième enjeu concerne les mouvements sociaux et les nouvelles formes d’activisme qui émergent dans les deux pays depuis les années 2000. Ces acteurs — jeunes militant·e·s, artistes, collectifs urbains — se réclament souvent des idéaux émancipateurs portés lors des luttes de libération, pour mieux retourner ces discours contre les partis qui en sont issus. Comment s’opère ce travail de réappropriation ? Quelles figures, quels symboles, quels moments de la lutte sont mobilisés, et à quelles fins ? Les travaux récents sur les cultures populaires angolaise et mozambicaine montrent que l’indépendance reste un réservoir symbolique vivant, bien au-delà des commémorations officielles.
Un troisième enjeu, plus spécifique, concerne la place des femmes et des questions de genre dans les mémoires de l’indépendance. Les luttes de libération avaient porté des promesses d’émancipation qui incluaient explicitement l’égalité entre les sexes — promesses largement déçues une fois les partis au pouvoir. Cet axe invite à interroger comment les mouvements féministes contemporains en Angola et au Mozambique se positionnent par rapport à cet héritage : le revendiquent-ils, le critiquent-ils, le réécrivent-ils ? Plus largement, comment les luttes pour les droits des femmes et pour la reconnaissance des sexualités non normatives s’inscrivent-elles — ou non — dans la continuité des discours émancipateurs de l’indépendance ?
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Nous accueillons des contributions ancrées dans des terrains précis — une institution, un territoire, une trajectoire individuelle ou une politique sectorielle — et portées par une perspective historique solide. Processus inachevés, les indépendances pourront être abordées selon des temporalités variées, en amont comme en aval, et nous restons ouvert.e.s à toutes les propositions qui adoptent les indépendances comme point d’articulation centrale dans leur analyse. Dès lorsqu’ils dialoguent sérieusement avec les sources et les méthodes de l’histoire, les articles pourront donc venir de disciplines variées. Un intérêt particulier sera accordé aux approches qui proposent de complexifier les narratifs de l’indépendance et font apparaître des acteurs et actrices, des espaces ou des temporalités que les grands récits nationaux ou géopolitiques ont tendance à unifier ou à laisser dans l’ombre.
Articles de rubriques
Cet appel à contributions pour un numéro spécial sur les indépendances angolaise et mozambicaine concerne également potentiellement trois autres rubriques de la RHCA.
Pour la rubrique « Sources, terrains et contextes », il est possible de proposer des réflexions sur certaines sources précises, inédites ou originales, sur des méthodes de recherche, sur l’accès aux archives et au terrain en Mozambique ou en Angola, mais aussi sur des centres d’archives à l’étranger qui intéressent l’histoire des Indépendances de ces deux pays.
Il est également possible de proposer la réalisation de comptes-rendus de lecture d’ouvrages en lien avec le thème de l’appel. Une liste de livres récents est donnée à titre indicatif dans la bibliographie ci-dessous (en gras).
Enfin, il est également possible de proposer des entretiens avec des acteurs et actrices dont le récit peut donner un aperçu des enjeux historiques ou historiographiques du sujet.
Calendrier et modalité de soumissions
30 juin 2026 : Les propositions d’articles inédits de 500 mots maximum (avec bibliographie indicative), en français, en portugais ou en anglais.
Les résumés doivent être envoyés à l’adresse suivante : cinquantenairedesindependances@gmail.com. Merci de contacter cette adresse pour toute information complémentaire.
15 juillet 2026 : Notification aux auteur.e.s des propositions retenues.
15 janvier 2027 : Date limite des envois des articles, d’une longueur comprise entre 40 000 et 55’000 signes (espaces compris) ; 30 000 signes pour la rubrique « Sources, terrains et contextes », 35 000 signes pour la rubrique « Entretiens » ; entre 5 000 et 15 000 signes pour les comptes-rendus) respectant les consignes aux auteurs de la RHCA ( oap.unige.ch/journals/rhca/consignes). Les articles seront publiés en français. Nous acceptons également des contributions en anglais et en portugais, qui seront publiées dans leur version originale et dans une version traduite en français. Pour les articles publiés en anglais ou en portugais et devant être traduits, merci de nous préciser si vous pouvez bénéficier d’une aide à la traduction au sein de votre institution.
Fin 2027 : parution du numéro spécial .
Pour un aperçu de la ligne éditoriale de la RHCA : oap.unige.ch/journals/rhca/edito
Bibliographie indicative (en gras pour les éventuelles recensions)
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