Appel à contribution – Cosmos n°3 | Russie, ésotérisme, complotisme et politique
La revue Cosmos prépare actuellement son troisième numéro, consacré à la Russie, et lance un appel à contribution.
*Cosmos* est une revue grand public d’information et de documentation qui explore, dans une perspective issue des sciences humaines et sociales, les liens entre ésotérisme, occultisme, complotisme et vie sociale et politique. Sa démarche est avant tout descriptive, historique et sociologique : il s’agit de documenter des pratiques, des croyances, des discours et des imaginaires, et d’analyser la manière dont ils s’articulent à des formes d’engagement, de pouvoir ou de conflictualité politique.
Les notions d’« ésotérisme », d’« occultisme » et de « complotisme » recouvrent des réalités multiples et font l’objet d’usages sociaux variés selon les contextes et les périodes. Plutôt que d’en proposer des définitions normatives, *Cosmos *s’attache à étudier ce qui est qualifié comme tel, en tenant compte des débats théoriques existants et sans porter de jugement sur la validité des croyances observées.
La revue s’appuie sur un comité scientifique composé de Jean-Loïc Le Quellec (CNRS), Stéphane François (Université de Mons/GSRL) et Damien Karbovnik, et accorde une attention particulière à la solidité empirique et conceptuelle des articles.
Numéro 3 – Axe thématique : Russie
Les contributions peuvent relever de l’histoire, de la sociologie, de l’anthropologie, de la science politique, de la philosophie, du journalisme d’enquête ou de l’essai informé.
Modalités
Les propositions d’articles (résumé, angle, corpus) peuvent être envoyées dès maintenant ; elles seront examinées rapidement et une réponse sera apportée dans les meilleurs délais. Les articles finalisés sont attendus au plus tard le 30 avril 2026.
Plus de détails dans l’appel ci dessous
N’hésitez pas à faire circuler cet appel autour de vous.
Bien cordialement,
L’équipe de la revue *Cosmos*
ÉSOTÉRISMES, OCCULTISMES & COMPLOTISMES EN RUSSIE
En tant qu’espace situé en marge du continent, la Russie demeure largement méconnue
du public européen qui la perçoit trop souvent à travers le prisme réducteur de « l’âme slave » (*rousskaïa doucha*) – une entité mystérieuse oscillant entre mysticisme exalté et nihilisme destructeur. Si caricaturales qu’elles puissent paraître, ces représentations ne surgissent aucunement du néant ; elles sont la somme de projections romantiques forgées autour de « l’Orient intérieur », un espace mythologique où s’entremêlaient occultisme, messianisme et quête d’une sagesse supposément perdue.
Ainsi, loin de n’être qu’une simple incompréhension géopolitique ou culturelle inventé
par les Lumières (Wolff 1994), la Russie constitue bel et bien un angle mort épistémologique
majeur. Pour beaucoup, l’ensemble de ces croyances ésotériques plongent leurs racines dans
la période « post-soviétique », faisant du chaos des années Eltsine le terreau d’où auraient
germé pléthore de spiritualités et croyances atypiques en vue de pallier la disparition du
dogme marxiste-léniniste. Cette chronologie confortable efface cependant de profondes
continuités historiques. Comme l’a démontré Bernice Glatzer Rosenthal dans *The Occult in*
*Russian and Soviet Culture* (1997), l’ésotérisme russe constitue un *continuum* traversant les
ruptures politiques apparentes. Il ne s’agit donc pas pour la revue *Cosmos *de porter un regard
sur un phénomène que l’on pourrait aisément qualifier « d’exotique » ou de tomber dans une
forme d’ « orientalisme » empreint de sensationnel, mais bien de combler certaines lacunes de
compréhension majeures.
Mais au-delà de seulement ouvrir un nouveau champ de recherche, la nécessité d’une elle entreprise s’explique par la dimension politique immédiate du sujet. Alors que la guerre en Ukraine fait rage depuis près de 3 ans, que les cartes géopolitiques se redessinent et qu’émergent de nouvelles logiques d’affrontement, interroger les liens entre ésotérisme, occultisme et politique en Russie est à la fois pertinent et nécessaire dans la mesure où ceux-ci
révèlent l’importance des infrastructures symboliques dans la légitimation de la violence. En présentant la guerre comme une croisade contre le « satanisme » occidental ou un « combat
métaphysique » entre la tradition et la modernité, des personnalités comme le Patriarche
Kirill, l’ancien président Dimitri Medvedev ou le théorien néo-eurasiste Alexandre Douguine,
se positionnent par-delà les simples provocations ou métaphore rhétoriques. En effet, ces
énoncés s’inscrivent dans des systèmes de croyances structurés, possédant leur propres
cohérences internes et références qu’il convient d’analyser pour comprendre en substance les
logiques mêmes de cette guerre totale aux portes de l’Europe.La revue *Cosmos* propose d’examiner l’ésotérisme et l’occultisme en Russie selon trois axes : un panorama historique et géopolitique ; une histoire intellectuelle des ésotérismes
russes ; une actualité des liens entre ésotérisme, occultisme et politique. Nous souhaitons également proposer un ensemble de notices (d’environ 25 000 signes) retraçant l’histoire de la
Russie, depuis la fondation de l’Empire jusqu’à la chute de l’URSS, en passant par la Révolution bolchévique et l’évolution de l’orthodoxie. Ces textes aborderont également la
position géopolitique actuelle du pays, la diversité de son tissu socio-ethnique et les tensions qui structurent sa vie politique contemporaine. Loin de viser l’exhaustivité, ce panorama entend offrir aux lectrices et lecteurs les clés nécessaires pour comprendre la singularité russe et, partant, les résonances entre politiques identitaires, aspirations spirituelles et renaissances
ésotériques.
*
UNE HISTOIRE DE L’ÉSOTÉRISME ET DE L’OCCULTISME EN RUSSIE
Contrairement aux idées reçues qui laisseraient croire à un développement récent,
l’ésotérisme et l’occultisme ont vu le jour bien avant la rupture révolutionnaire de 1917. Dans un espace placé à l’intersection de l’Europe et de l’Asie, la Russie constitue non seulement un
espace de convergence, de rencontres et de synchrétismes religieux, mais aussi de foisonnement spirituel (Carlson, 1993). Beaucoup penseront ici à Helena Petrovna Blavatsky
qui fonda en 1875, la Société Théosophique dont la *Doctrine Secrète *repose tant sur les
philosophies orientales, la science moderne que certains mythes occultes comme celui des
« peuples racines » et des « Atlantes ». Bien que née en Autriche, l’anthroposophie de Rudolf
Steiner trouva également en Russie un terreau exceptionnellement fertile chez certains
artistes. Le poète Andreï Biély, figure majeure du symbolisme russe, devint un disciple
fervent de Steiner et consacra une partie importante de son œuvre à approfondir et à diffuser
la pensée anthroposophique (Schmitt, 2019). Alexandre Blok, autre géant de la poésie
symboliste, puisa lui aussi dans ces sources ésotériques pour nourrir sa vision prophétique de
la Russie et de sa destinée. L’art visuel ne fut pas en reste. Nicolas Roerich, peintre talentueux
dont les toiles évoquent des paysages himalayens baignés de lumière spirituelle, et son épouse
Hélène, philosophe et médium, développèrent ensemble une synthèse spirituelle originale
qu’ils appelèrent l’ « Agni Yoga » ou « Yoga du Feu » (Antonov, 2008). Leurs expéditions en
Asie centrale et en Himalaya, officiellement consacrées à des recherches archéologiques et
botaniques, furent accompagnées d’une quête initiatique des royaumes mystiques de
l’Agartha et de Shambhala, ces cités légendaires censées abriter les Maîtres qui guident
secrètement l’évolution de l’humanité (Savelli, 2019).
Cette émergence au cours des XIXe et début XXe ne saurait toutefois être comprise
sans que l’on porte un regard attentif à la prolifération des sociétés ésotériques et loges
initiatiques. Se faisant passerelles avec l’Occident, celles-ci imprégnèrent l’ensemble des
strates de la haute société impériale — salons aristocratiques, cercles intellectuels, petite
bourgeoisie urbaine — avec pour principales capitales Petrograd1 et Moscou. Phénomène
relevant d’abord du ludique, ces organisations ont néanmoins constitué de véritables cercles
initiatiques. Parmi la multitude de cercles et de sociétés existantes, la franc-maçonnerie dont
Douglas Smith a retracé l’histoire fascinante dans son étude *Working the Rough Stone:*
*Freemasonry and Society in Eighteenth-Century Russia* (1999), occupait une place. Introduite en Russie à l’issue des guerres napoléoniennes, la franc-maçonnerie russe, qu’elle soit rationaliste ou kabbalistique, occupa un rôle non négligeable dans les évolutions politiques de l’Empire russe vers la fin du XIXe. Ici, le martinisme mérite une attention particulière. Cette forme de maçonnerie chrétienne ésotérique, fondée par Louis- Claude de Saint-Martin au XVIIIe siècle, rencontra en Russie un succès considérable. Le martinisme promettait une voie de réintégration spirituelle permettant à l’homme déchu de retrouver sa dignité originelle et sa connexion avec le divin. Cette doctrine résonnait avec certaines dimensions de la spiritualité orthodoxe, créant des ponts inattendus entre ésotérisme occidental et mysticisme oriental (Bourmistov, 2010). L’influence du martinisme s’étendit jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir : l’empereur Alexandre Ier lui-même, figure complexe oscillant entre réforme libérale et mysticisme conservateur, fut selon certaines sources influencé par ces cercles.
MARXISME MYSTIQUE ET UTOPIES RÉVOLUTIONNAIRES
L’histoire spirituelle russe est également marquée par un paradoxe fondamental : l’émergence d’idées et de courants occultes au sein même de la mouvance révolutionnaire marxiste. Plusieurs courants ont en effet cherché à concilier le matérialisme dialectique avec une quête de nature religieuse. Les « Constructeurs de Dieu » (*Bogostroiteli*), nés au tournant
du XXᵉ siècle, incarnent particulièrement cette tentative de réenchanter le projet révolutionnaire. D’autres figures à l’instar d’Alexandre Lounatcharski — futur premier commissaire du peuple à l’Instruction publique — ou Maxime Gorki, géant de la littérature
révolutionnaire, élaborèrent une vision presque sacrée de l’édification du socialisme. À leurs yeux, la révolution ne se limitait pas à réorganiser les structures économiques et politiques :
elle visait une métamorphose ontologique, la création collective du divin au sein de
l’humanité. Bien que rejetée avec véhémence par Lénine et les Bolchéviques, certaines idées
parvinrent néanmoins à pénétrer certains axiomes du jeune régime socialiste naissant. Le
cosmisme russe, entreprise visant à unir science, mystique et utopie techno-futuriste, en faisait
partie. Nikolaï Fedorov développa la « philosophie de l’œuvre commune », doctrine selon
laquelle le devoir moral suprême de l’humanité consistait à ressusciter l’ensemble de ses
ancêtres. Cette résurrection, loin d’être un miracle surnaturel, devait être accomplie par la
science : reconstituer, grâce aux progrès techniques, les corps dispersés des morts pour les
ramener à la vie (Eltchaninoff, 2022). Aussi délirante qu’elle puisse paraître, cette vision
marqua profondément plusieurs générations de penseurs. Constantin Tsiolkovski, pionnier de
l’astronautique et inspirateur majeur de la conquête spatiale soviétique, voyait dans
l’expansion de l’humanité dans le cosmos la condition nécessaire pour accueillir les peuples
ressuscités du passé (Limonier, 2018). Vladimir Vernadski, quant à lui, conçut l’idée de
« noosphère », sphère de la pensée enveloppant progressivement la Terre et la transformant
(Bischof, 2007).
La période soviétique, contrairement à une idée reçue, n’éradiqua pas ces courants
mais les transforma et parfois les instrumentalisa. Malgré une répression souvent féroce,
l’aspiration spirituelle ne fut jamais totalement étouffée. Alors que certains cercles
continuèrent de se réunir discrètement dans la clandestinité, l’État soviétique chercha à
s’emparer de certains « phénomènes paranormaux », pour les inscrire dans un cadre
scientifique matérialiste. Ainsi, entre les années 1920 et 1960, l’URSS tenta de mener
plusieurs recherches en parapsychologie : télépathie, télékinésie, vision à distance,
psychotronique et autres phénomènes rejetés par la science occidentale. Souvent liées aux
services de renseignement comme le KGB, ces études visaient à créer de nouvelles armes
psychiques ou de nouveaux outils d’espionnage capable de concurrencer sinon de vaincre
l’Occident durant la Guerre froide. Leonid Vassiliev, à Leningrad, développa par exemple desprotocoles de télépathie expérimentale tandis que Vladimir Raikov utilisa l’hypnose profonde
pour provoquer des états de « réincarnation » permettant d’imiter temporairement le génie de
grands créateurs. Cette appropriation pseudo-scientifique de pratiques traditionnellement
ésotériques révèle une tension fondamentale du projet soviétique. D’un côté, le régime
poursuivait sans relâche son ambition de créer un « homme nouveau » rationnel et
désenchanté ; de l’autre, il se heurtait sans cesse à la persistance d’un besoin de sens et de
transcendance qui reparaissait sous des formes nouvelles — parfois déguisées en avant-garde
scientifique.
LA RENAISSANCE POST-SOVIÉTIQUE : PAGANISME, MYSTICISME POLITIQUE ET NEW AGE
L’effondrement de l’URSS en 1991 déclencha ce que les chercheurs qualifient de
« revanche du sacré ». Face au vide idéologique consécutif à la disparition du marxisme-
léninisme, des millions de citoyens s’orientèrent vers des spiritualités alternatives, phénomène
spectaculairement accéléré par la pandémie de COVID-19. En 2023, le marché russe de
l’occultisme (voyance, magie blanche, magie noire) atteignait 2.000 milliards de roubles,
rivalisant avec le secteur alimentaire (Raviot, 2025). Le néopaganisme constitue la
manifestation la plus saillante de cette effervescence. La rodnoverie prétend ressusciter les
croyances pré-chrétiennes slaves et mobilise plusieurs milliers d’adeptes. Si le mouvement
privilégie souvent une approche folklorique apolitique, une frange significative développe une
idéologie ethno-nationaliste virulente, articulant sa spiritualité autour de concepts raciaux
empruntés aux théories aryennes et au paganisme *völkisch* allemand (Shnirelman, 1998).
L’Église yngliiste d’Alexandre Khinevitch illustre le paroxysme de cette dérive : élaborant
une mythologie cosmique délirante mêlant ufologie, pseudo-archéologie et antisémitisme
obsessionnel, elle présente les « Slavo-Aryens » comme descendants d’extraterrestres
supérieurs. Les années 1990 virent également émerger un néo-chamanisme urbain
syncrétique, hybridant traditions sibériennes, pratiques amérindiennes et New Age occidental.
Parallèlement, l’ésotérisme chrétien connut un renouveau : l’hésychasme attira de nombreux
chercheurs spirituels, tandis que le culte des icônes fut réinvesti comme pratique théurgique
de communion avec le divin. L’orthodoxie souffrit néanmoins de dérives sectaires notables.
L’Église du Dernier Testament, fondée en 1991 par Sergueï Torop autoproclamé réincarnation
du Christ, établit une communauté utopique sibérienne fusionnant christianisme, végétalisme
et eschatologie apocalyptique, prospérant trois décennies avant l’arrestation de son fondateur
en 2020. Enfin, l’ésotérisme stalinien, incarné par l’œuvre littéraire d’Alexandre Prokhanov,
développe enfin une vision mystique où Staline apparaît comme figure quasi-messianique,
synthèse atypique entre bolchevisme et traditionalisme (Griffith, 2023).
THÉURGIE DU POUVOIR ET GÉOPOLITIQUE SACRÉE
À la différence d’autres États, la Russie contemporaine se distingue par
l’interpénétration croissante entre courants ésotériques et sphère politique. Cette dimension
souvent mal comprise ou sous-estimée, constitue pourtant une clé essentielle pour décrypter
certaines logiques profondes du système de pouvoir. Comme l’a démontré Marlène Laruelle,
les références traditionalistes, ésotériques et mystiques ne sont pas de simple ornement
rhétorique mais participent d’une véritable vision du monde qui peuvent dans certaines
occasions structurer le discours idéologique officiel. C’est en amont de ces idées que se trouve la figure du « conseiller occulte ». Des figures telles que l’astrologue et nécromancien du Tsar Ivan IV « le Terrible » Elysius Bomel, Grigori Raspoutine confesseur et guérisseur personnel de la famille Romanov ou WolfMessing le « sorcier de Staline ». À l’époque contemporaine, ce schéma continue d’alimenter récits et spéculations. De nombreuses théories circulent ainsi sur l’existence de nouveaux « intercesseurs ésotériques » opérant dans l’ombre du pouvoir : certains oligarques se laisseraient conseiller par des médiums, astrologues ou guérisseurs énergétiques, tandis que les plus hautes sphères de l’État — Vladimir Poutine compris, qui aurait été initié par son ancien ministre de la Défense Sergeï Choïgou au chamanisme et ses rituels de jouvence — ne seraient pas exemptes de cette tentation. Alexandre Douguine incarne plus que jamais pour le public français, depuis près de deux décennies, cette figure archétypale de « l’éminence grise du Kremlin ». Géopolitologue, philosophe, érudit, il puise dans les œuvres de René Guénon, Julius Evola, Carl Schmitt, Halford Mackinder et Herman Wirth pour esquisser un eurasisme renouvelé, où Moscou prendrait la place de « Troisième Rome » dans un nouvel empire rassemblant les peuples « indo-européens ». Héritier de l’ésotérisme européen, Douguine se revendique des Vieux-Croyants orthodoxes, s’inspirant aussi des courants de la Nouvelle Droite française. Il développe un discours anti-moderne et soutient qu’il convient de s’opposer à l’Occident décadent et « antéchristique » en incarnant le rôle du *Katekhon* (force de rétention de l’apocalypse). Relayé en France par des réseaux tels que Égalité & Réconciliation d’Alain Soral et des cercles nationalistes révolutionnaires (ses travaux figurent en traduction française chez la maison d’édition Ars Magna dirigée par Christian Bouchet), le traditionalisme russe le plus affirmé. Douguine apparaît comme l’un des pivots d’une « internationale traditionaliste » contemporaine. Certains observateurs vont jusqu’à le qualifier de « Raspoutine de Poutine » ou d’« éminence grise du Kremlin ». Il reflète ainsi une figure archétypale de la fusion entre ésotérisme, occultisme et puissance politique.
LA GUERRE EN UKRAINE : APOCALYPSE ET INSTRUMENTALISATION DU SACRÉ
L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a agi comme un puissant révélateur des
dynamiques ésotériques et mystiques qui sous-tendent une partie du discours politique et
religieux russe contemporain. La reconfiguration géopolitique qui s’en est suivie a mis en
lumière, comme l’ont montré Marlène Laruelle dans *Is Russia Fascist?* (2021) et Mikhail
Suslov dans *Holy Rus* (2014), la manière dont certaines élites mobilisent références
apocalyptiques, symboles sacrés et visions occultistes pour sacraliser le conflit et en légitimer
l’orientation idéologique.
Une rhétorique explicitement eschatologique imprègne ainsi de nombreux discours
pro-russes. Le conflit y apparaît non comme une simple guerre territoriale, mais comme un
affrontement métaphysique opposant deux puissances spirituelles irréconciliables : la « Sainte
Russie » (*Sviata Rous’*), gardienne autoproclamée de la civilisation chrétienne traditionnelle,
et un Occident présenté comme l’incarnation moderne de forces démoniaques. Les registres
de l’Apocalypse johannique, du combat du Christ contre l’Antéchrist, ou encore de la défense
des « valeurs traditionnelles » face à la corruption morale occidentale (homosexualité,
transidentité, féminisme assimilés à des déviances diaboliques) structurent cette vision
dualiste. Ces motifs ne sont pas nouveaux, mais leur intensité atteint aujourd’hui un seuil
inédit. Le patriarche Kirill lui-même a adopté ce lexique apocalyptique pour justifier
« l’opération militaire spéciale », interprétée comme un combat spirituel pour la survie de la
civilisation chrétienne. Les analyses de Cyril Hovorun (*Political Orthodoxies*, 2018) et de
Regina Elsner sur la théologie politique orthodoxe contemporaine montrent que cette position
s’inscrit dans une longue généalogie intellectuelle, marquée par des penseurs tels que
Konstantin Leontiev, dont la vision byzantiniste de l’histoire repose sur un horizon
eschatologique, ou Ivan Ilyine, figure centrale du néo-traditionalisme russe actuel. De
nombreux témoignages, fragmentaires et difficiles à documenter mais convergents, évoquentla tenue de rituels religieux ou magiques à destination des troupes : processions d’icônes
réputées miraculeuses le long du front, exposition de reliques dans les casernes, bénédictions
d’armements lourds, aspersions d’eau bénite sur chars et avions. Ces pratiques, oscillant entre
liturgie orthodoxe et magie folklorique — talismans, amulettes, prières protectrices —
révèlent la persistance de conceptions pré-modernes du sacré dans les contextes de guerre.
Un autre volet particulièrement frappant du conflit réside dans ce que l’on peut
qualifier de « guerre informationnelle ésotérique ». Sur les réseaux sociaux russes
(VKontakte, Telegram, Yandex.Zen), circulent massivement des contenus où se mêlent
théories du complot, imagerie occultiste et propagande politique. L’OTAN y est décrite
comme une structure satanique, l’Union européenne comme une émanation de l’Antéchrist, et
les dirigeants occidentaux comme des serviteurs du Malin. Des vidéos prétendent que
l’Ukraine serait contrôlée par des forces occultes mondialistes, que son président Volodymyr
Zelensky agirait en mage noir au service d’un Nouvel Ordre mondial, ou que des bataillons
ukrainiens pratiqueraient des rituels sataniques. Cette « guerre cognitive instrumentalise un
répertoire symbolique profondément enraciné dans la culture russe, où tout conflit politique se
double d’une lutte cosmique. Elle montre comment des motifs ésotériques hérités — visions
apocalyptiques, mythologies impériales, imaginaires démonologiques — sont mobilisés pour
construire des récits alternatifs capables de concurrencer la narration occidentale dominante et
de galvaniser les populations.
OCCULTISME ET ÉSOTÉRISME DANS LA CULTURE POPULAIRE RUSSE
L’effervescence ésotérique post-soviétique investit massivement la culture populaire,
constituant un corpus significatif d’œuvres cinématographiques et vidéoludiques. Viy (1967)
inaugure une tradition filmique conjuguant sorcellerie rurale, démonologie slave et
syncrétisme rituel, tradition réactualisée dans les années 2010 par les remakes de Stepchenko
et la série Gogol. Parallèlement, Podgaevsky développe un cinéma d’horreur teinté
d’occultisme moderne, tandis que la duologie Night Watch/Day Watch élabore un univers
métaphysique d’une remarquable densité, où s’opposent Lumière et Ténèbres dans Moscou
contemporaine. Le cinéma tarkovskien, bien qu’ancré dans la spiritualité orthodoxe, contribue
décisivement à façonner cet imaginaire par son symbolisme hermétique et sa dimension
initiatique. Stalker (1979) établit l’archétype des zones interdites investies d’une présence
numineuse, imposant des matrices esthétiques devenues structurantes dans la culture russe.
Cet héritage trouve une prolongation inattendue dans le domaine vidéoludique. La saga
S.T.A.L.K.E.R. (2007–2009), développée par le studio ukrainien GSC Game World, bien
qu’exogène au contexte strictement russe, exerce une influence considérable sur l’imaginaire
post-soviétique. S.T.A.L.K.E.R. transpose la Zone dans l’espace irradié de Tchernobyl,
désormais investi comme géographie sacrée post-apocalyptique. La série Metro propose une
autre déclinaison apocalyptique-ésotérique : dans le métro moscovite devenu dernier refuge
après un conflit nucléaire, se recomposent rationalisme soviétique, mysticisme orthodoxe et
paganisme renaissant. Ice-Pick Lodge (Pathologic, The Void) élabore des univers initiatiques
nourris de symbolisme hermétique et de métaphysique rituelle. Sous l’ère soviétique, plusieurs
œuvres furent censurées pour leur contenu occultiste, témoignant des tensions idéologiques
entourant ces représentations. Cette production manifeste le tournant spiritualiste post-
soviétique et la capacité de la culture russe à produire des syncrétismes originaux fusionnant
folklore ancestral, héritage orthodoxe et ésotérisme occidental.
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— Adrien NONJON

