Journée d’études « Des vies minuscules »

En 1984, Pierre Michon proposait avec Vies minuscules le récit parallèle des vies d’hommes et de femmes tout sauf illustres, tâchant par l’écriture de ressusciter ces êtres inconnus. Au-delà du succès de l’expression qui sert de titre au roman, utilisée jusqu’à très récemment dans de nombreuses publications de sciences humaines [Exbalin et ali, 2025; Heullant-Donnat, 2025 ; Wrona, 2005], la volonté de s’intéresser aux anonymes, aux dominés, ou aux invisibles a stimulé les travaux d’historiens désireux de ressusciter les morts par l’enquête, à la manière d’Alain Corbin, qui s’est efforcé pour ses lecteurs de retrouver le monde du sabotier Louis-François Pinagot [Corbin, 1998]. Si cette démarche de la micro-histoire est l’une des expressions les plus éclatantes de cette exploration, l’approche démographique, qui consiste à faire parler les nombres et à mettre en série les vies, est l’autre pendant de l’intérêt des historiennes et historiens pour les vies minuscules. Or, la communauté historienne, en renouvelant ses perspectives, a porté son regard sur de nouvelles existences : celles des catégories dominées et minorées des sociétés humaines, mais aussi celles des non-humains, qui incarnent par la façon dont ils sont perçus un autre genre de vies minuscules. Quarante ans après la publication du livre de Pierre Michon, c’est donc à une enquête renouvelée sur les vies minuscules au sens étendu du terme que nous appelons, en articulant les approches de la micro-histoire, de la démographie historique, de l’histoire des catégories sociales dominées et subalternes, et de l’histoire des non-humains.
Axe 1 – Histoire démographique
Dans l’esprit du roman de Pierre Michon, l’étude des vies minuscules passe par la mise en parallèle de la vie d’inconnus. La compilation de ces vies minuscules, qui apparaissent sous la forme de quelques lignes informant du baptême d’un enfant, du mariage d’un couple ou du décès d’une personne, permet aux historiens démographes d’élaborer de grandes bases de données. Notre étude entend donc interroger les renouvellements de l’histoire démographique, permise par un renouvellement des approches et des outils d’analyse. Les grandes enquêtes constituent les fondements de l’école démographique française initiée à partir des années 1970, avec les travaux fondateurs de Louis Henry et Jacques Houdaille sur la population française à l’INED. Ces grandes enquêtes sont le résultat de la compilation des lignes, de l’accumulation des données individuelles dans le but de quantifier la population et d’étudier ses mouvements (fécondité ou décès). Cette approche sérielle et quantitative qui s’est développée avec la première école de démographie historique, a permis l’élaboration de grandes sommes historiographiques qui sont encore à ce jour les fondements des nouvelles études [Bardet, 1983 ; Dupâquier, 1988]. La journée organisée par la Société de Démographie Historique, sur le renouveau des grandes enquêtes en 2023 a montré l’importance des nouveaux outils numériques dans le développement d’enquêtes démographique à plus grande échelle comme le montre parfaitement le projet EXO-POPP qui par l’usage de la reconnaissance d’écriture manuscrite et du Deep Learning a permis l’élaboration d’une base de données composée de 300 000 actes de mariage de Paris et de sa banlieue entre 1880 et 1940 [équipe POPS : Brée, Constum, Paquet, Tranouez, 2022]. Ses renouvellements passent également par une plus grande articulation entre les approches quantitatives, et les études qualitatives avec le suivi des parcours d’individu grâce au couplement des données. Cette journée a donc pour ambition de montrer toute la diversité des approches qui découlent de cette articulation : comment articuler une étude quantitative à une étude qualitative ? quels nouveaux questionnements et nouvelles sources sont mobilisés par les démographes pour enrichir l’étude des populations ? En quoi les nouveaux outils numériques à notre disposition permettent de changer les échelles des enquêtes sur les individus ?
Axe 2 – Micro-histoire et parcours individuels
A contrario, comment avoir une approche historique complète des existences modestes sans envisager leur analyse sous l’angle de la microstoria ou micro-histoire ? Ce courant historiographique, né dans les années 1970 en Italie, prend le contre-pied de l’étude quantitative de l’histoire [Grendi, 1977] en proposant de mettre l’individu au centre de la réflexion [Ginzburg et Poni, 1979]. L’objectif est de renouveler l’histoire sociale en passant par un changement d’échelle, afin de prioriser les expériences particulières pour appréhender une logique d’ensemble. Les ouvrages de Carlo Ginzburg, qui tente de faire un portrait des cultures populaires en analysant les deux procès pour hérésie intentés contre Menocchio, meunier du Frioul du XVIe siècle [Ginzburg, 1976, trad. 1980] et de Giovanni Levi, lequel, à travers son étude d’un sorcier exorciste piémontais du XVIIe siècle, souhaite comprendre comment fonctionne la société villageoise [Levi, 1985, trad. 1989], posent les fondements de cette démarche. Or, étudier les parcours de vie sous l’angle de la micro-histoire, c’est aussi faire dialoguer les échelles d’observation [Revel, 1996]. Plus encore, chaque enquête menée à une échelle différente ferait « apparaître […] une organisation particulière du social » [Revel, 2010]. Il s’agit ainsi de penser le social comme « un ensemble d’interrelations mouvantes » [Revel dans la préface de la traduction de l’ouvrage de Levi, 1989]. Proposer, en somme, une histoire des relations humaines, des interactions des individus avec les temporalités et les espaces dans lesquels ils évoluent grâce à l’étude de parcours spécifiques. La microhistoire est une démarche évolutive, souvent conçue comme complémentaire des analyses à plus grande échelle. Il a ainsi été question de développer une « microhistoire globale » afin de dépasser le caractère surplombant de l’approche globale et de confronter des sources variées [Bertrand, Calafat, 2018] ou encore de retracer une histoire des migrations à l’aune de la méthode microhistorique [Rosental, 1999 rééd. 2024 ; Langrognet, 2023].
Axe 3 – Histoire de la petite enfance
Ces vies minuscules renvoient tout particulièrement aux nourrissons et jeunes enfants, dont la fragilité physique et mentale constituent les principales caractéristiques, dans tous les milieux sociaux. La petite enfance, autrement dit la période que connaît tout individu entre sa naissance et sa sixième année, se distingue aujourd’hui de l’étude de l’enfance, sans pour autant s’en éloigner complètement. Depuis les travaux dorénavant contestés de Philippe Ariès qui ont mis en avant la figure de l’enfant comme objet historique, l’étude de la petite enfance trouve ses origines à partir des années 1980 dans des travaux consacrés à la natalité, à l’accouchement ou encore aux soins accordés aux premiers âges de la vie [Gélis, 1984 ; Laget, 1982 ; Morel,1978 ; Sage-Pranchère, 2007]. Progressivement, l’attention se déplace vers les tout premiers âges de la vie, dans une perspective multidisciplinaire, à la croisée de l’histoire, de l’anthropologie et de la sociologie. La petite enfance, d’abord appréhendée d’un point de vue sériel qui met en avant de manière statistique la fragilité de la vie des petits enfants, est ensuite envisagée sous l’angle des rites et des gestes de protection. Depuis les années 1990, l’élargissement des approches et des thématiques étudiées a permis de faire de la petite enfance un terrain privilégié d’analyse des corps, du genre et des politiques républicaines de prises en charge [Rollet-Echalier, 1990]. Les recherches s’intéressent aux environnements sociaux et matériels dans lesquels grandit le jeune enfant : la famille et ses rites comme le baptême [Gourdon, 2024], les communautés, les institutions charitables telles que les orphelinats [Robin-Romero, 2007], l’école et plus particulièrement les salles d’asile puis les écoles maternelles [Luc, 1997], ou encore des lieux plus spécifiques comme les cours princières [Mormiche et Perez, 2016]. Ces différents travaux, encore en plein essor, ont ainsi pu montrer que la petite enfance n’est pas une catégorie immuable mais qu’elle est le produit d’une construction sociale, qui évolue en fonction des normes sociales, religieuses, médicales ou encore politiques. Il s’agit alors de prendre en compte les différentes expériences possibles des jeunes enfants, de leur berceau à leurs premières années, pour mettre en avant leurs spécificités, au-delà des traditionnelles fragilités biologiques.
Axe 4 – Vies minorées
L’étude des vies minorées s’inscrit dans une tradition historiographique consacrée aux existences subalternes ou marginalisées longtemps exclues des récits historiques nationaux. Écrire l’histoire des minorités religieuses, nationales, linguistiques, ethniques, raciales ou de genre implique d’interroger à la fois les mécanismes de minorisation à l’œuvre dans les sociétés passées et les difficultés inhérentes à leur étude. Ces minorités se définissent moins par une infériorité numérique que par un ensemble de processus d’exclusion, d’altérisation et de discrimination qui impliquent pour les personnes appartenant à ces minorités des situations sociales spécifiques ne relevant pas de choix mais d’assignations identitaires [Ndiaye, 2008]. Ces processus s’accompagnent de constructions mémorielles internes comme l’a démontré Patrick Cabanel dans son étude consacrée à la fabrication de la minorité huguenote en France entre le XVIIIe et le XXIe siècle [Cabanel, 2022]. Écrire l’histoire de ces vies minoritaires implique de faire face aux processus d’invisibilisation et de “silenciation” qui ont façonné la production archivistique et la recherche historique [Trouillot, 1995]. Cette écriture interroge la responsabilité éthique de l’historienne et l’historien. Comment raconter l’histoire de personnes appartenant à ces groupes minoritaires sans reproduire les formes de domination et de violences qu’elles ont subies ? L’écriture historique peut-elle devenir un geste de compensation voire de réparation [Hartman, 2008] ?Comment le faire sans tomber dans le textualisme, le subjectivisme ou le misérabilisme [Bertrand, 2007] ? Pour répondre à ces défis, différentes approches méthodologiques ont été mises au point. L’histoire d’en bas (history from below) a ouvert la voie à une histoire attentive aux expériences des groupes dominés [Thompson, 1963 ; Cerutti, 2015]. Les Subaltern Studies ont proposé de reconnaître l’autonomie de l’action politique des subalternes et leur capacité d’agir dans un contexte de domination coloniale [Guha, 1983]. Les approches intersectionnelles ont souligné la nécessité d’articuler les rapports de pouvoir autour du genre, de la race et de la classe pour mieux comprendre les formes et les expériences croisées de minorisation [Crenshaw, 1989].
Axe 5 – Approches du vivant, infra-humain et non-humain
Si l’histoire part toujours du regard de l’Homme, les objets qu’elle étudie se diversifient et invitent à une histoire plus large du vivant, dont la perception et la conception évoluent au cours des siècles. En effet, on assiste à un décentrement vers son environnement “vivant”, partie intégrante des sociétés humaines. Les “études animales” ont pris de l’importance depuis plusieurs décennies : les animaux se sont imposés comme un champ de recherche qui a donné lieu à une histoire sociale, politique et même à une micro-histoire [Pouillard, Porte, 2024]. De simples objets, ils sont désormais considérés comme des acteurs à part entière par l’historiographie actuelle [Calafat, Piazzesi, Sebastiani, 2025]. Les végétaux sont aussi des vies indispensables aux sociétés humaines, en témoignent les champs de l’histoire de l’énergie, de l’alimentation ou encore de l’environnement. Également, l’étude du vivant par les historiens dépasse l’ordre animal. Les organismes non observables à l’œil nu font aussi l’objet de productions historiques. Les bactéries et virus – considérés comme non vivants pour ces derniers – sont des vies invisibles étudiées en histoire des sciences et de la médecine dans le cadre de leur découverte par le corps scientifique, mais aussi pour leurs interactions avec les sociétés humaines et leurs conséquences politiques, sociales et culturelles qui sont étudiées par les historiens des épidémies [Lachenal, 2014], faisant des vies humaines des vies fragiles. Enfin, la matière constitutive du vivant est elle- même un objet à travers l’histoire de la compréhension du vivant qui connaît aussi d’importants développements : d’une histoire internaliste des sciences, centrée sur les découvertes scientifiques [Morange, 2003], se développe une histoire institutionnelle [Griset, Picard, 2014], politique et sociale de la compréhension des mécanismes du vivant à travers l’analyse du regard des biologistes, généticiens et médecins dans leurs entreprises individuelles et collectives pour comprendre et définir la vie sur le plan matériel [Gaudillière, 2002].
Ces diverses approches de l’histoire sociale et de l’histoire du vivant montrent tout l’intérêt d’une étude des vies minuscules. On cherchera donc lors de cette journée à montrer la manière dont l’étude des vies minuscules, que cela soit par la démographie, la microhistoire ou encore l’histoire par le bas, éclaire la compréhension non seulement du social mais aussi du politique. Cet angle stimule ainsi une représentation plus englobante des sociétés humaines dans les sciences historiques. Les contributions pourront aborder le sujet selon des angles thématiques ou bien méthodologiques. Les communications portant sur des cas d’études bien délimités, précis et concrets seront appréciées.
Modalités de soumission des propositions
La journée d’étude de l’École doctorale d’histoire moderne et contemporaine de Sorbonne
Université aura lieu le 11 avril 2026. Les propositions (rédigées en français, éventuellement en anglais, de 2000 caractères maximum, espaces compris) et une notice autobiographique sont à envoyer avant le 15 janvier 2026 à l’adresse suivante : doctorants.ed2@gmail.com.
Après la journée d’étude, les communications feront l’objet d’une publication dans un numéro spécial de la revue électronique Enquêtes.
Comité d’organisation
Baptistine AIRIAU-BOMONT, Marie-Ange CANVILLE, Arthur DELACQUIS, Virginie
FAYSELER, Raphaël LAVIE, Julien MUET, Marie RIGAUDEAU, Louise SALAÜN
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