AAA – Forêts : Techniques & Culture

Bonjour,
Nous avons le plaisir de vous informer d’un appel à articles pour un futur numéro de la revue Techniques & Culture sur les forêts qui pourra intéresser des historien.nes du contemporain. Vous trouverez l’appel complet en suivant ce lien : tc.hypotheses.org/6944
Cet appel à contributions se veut interdisciplinaire et s’adresse tant à des anthropologues et à des sociologues, qu’à des historien.nes, des géographes, des politistes et des archéologues. Ce numéro entend mettre en résonance des horizons géographiques et temporels éloignés autour de l’objet forestier afin de faire discuter des champs disciplinaires qui se rencontrent peu.
Les propositions d’articles (3000 à 5000 signes) sont attendues pour le 13 septembre.
En vous souhaitant bonne réception, et un bel été,
Pierre-Louis Choquet, Emilio Frignati, Charlotte Glinel
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« Techniques forestières »
Coordination : Pierre-Louis Choquet, Emilio Frignati, Charlotte Glinel
L’ambition de cet appel est de réunir des travaux qui prennent pour objet ou pour contexte d’enquête les forêts, et qui s’intéressent aux techniques d’usage ou de représentation qui ont, ou prétendent avoir, un effet sur la définition matérielle et symbolique des forêts. À l’heure des changements globaux, dans un contexte où s’imposent de nouvelles formes de valorisation capitaliste des forêts tandis que fleurissent les imaginaires visant à « retisser des liens avec le vivant », il nous semble nécessaire de mettre ceux-ci à l’épreuve du terrain, en prêtant attention aux techniques qui transforment jour après jour les milieux forestiers.
Les allées rectilignes de pins maritimes de la forêt des Landes semblent s’opposer en tout point à l’enchevêtrement d’espèces de l’emblématique forêt « primaire » de Białowieża en Pologne. Si la première rend immédiatement perceptible une volonté aiguë de planification, qui se traduit par l’intervention massive de machines visant à rationaliser la production de ressources en bois, la seconde est présentée comme un espace naturel par définition préservé de toute action humaine. C’est pourtant en grande partie aux interventions techniques quotidiennes de naturalistes et de gestionnaires sylvicoles que ces deux espaces forestiers doivent leurs physionomies contrastées.
Les récents travaux relatifs au façonnage du bush australien par des brûlis contrôlés (Gammage 2011) et à l’entretien des pâturages à la lisière des bois (Dupré, Lasseur et Poccard-Chapuis 2015), montrent comment les écosystèmes forestiers sont le résultat d’interactions complexes entre des sociétés humaines et de multiples êtres vivants intégrés à des formations pédo-géologiques. Or, dans un contexte de changements climatiques et de globalisation du capitalisme, l’impact des techniques sur les forêts s’avère d’autant plus saillant. Investies par de nouvelles promesses de valorisation – crédits carbone, plantations, conservation –, les forêts se voient chaque jour davantage intégrées aux flux des échanges économiques globaux. Ces dernières décennies, l’industrialisation des modes de gestion a connu une accélération sans précédent. Les travailleurs forestiers s’équipent de tronçonneuses, débardeuses et engins de chantier aux quatre coins du globe (Chao 2022 ; Gautreau 2014 ; Hendriks 2022) qui incarnent de multiples stratégies de façonnage de l’espace ou d’appropriation des ressources (prélèvement de bois, extraction de minerais, développement de plantations monospécifiques). Sous toutes les latitudes, les forêts sont désormais embarquées dans des transformations rapides qui sont à la fois causes et conséquences du réchauffement climatique et de la détérioration de la biodiversité. À mesure que les forêts se transforment, que les techniques professionnelles et vernaculaires sont remises en cause, elles deviennent les foyers de luttes nouvelles (Vidalou 2017), à l’image des forestiers publics et des associations écologistes françaises qui s’allient pour défendre une sylviculture alternative.
Dès lors, considérer les forêts uniquement comme des espaces naturels revient à s’interdire de comprendre comment elles peuvent devenir un enjeu économique et politique majeur de notre époque. Les conflits socio-écologiques inédits, qui remettent en question les usages et les modes de transformation des forêts, enjoignent à dénaturaliser notre compréhension des espaces forestiers pour étudier de près l’inscription des gestes techniques humains à l’intérieur d’un milieu vivant qui les englobe – et qu’ils peuvent tout aussi bien soigner, aménager que détruire. Guider, à coups de peinture ou de marteau, l’évolution du milieu forestier afin d’y prélever des ressources (Glinel 2024) ou modéliser celui-ci de sorte à maximiser la production (Doganova 2014) ; scruter des signes (Kohn 2013) et collecter des informations (Latour 1995) ; discipliner les usages paysans à l’aide du droit (Thompson 2014 ; Jacoby 2001 ; Bépoix et Richard 2019) : toutes ces activités requièrent la mobilisation d’une grande diversité d’artefacts, de savoirs et d’habiletés qui traduisent autant de manières particulières d’envisager le rapport au milieu forestier. En retour, prendre en compte la dynamique vivante des forêts, les rythmes et les associations singulières qu’elles imposent s’avère essentiel pour mieux comprendre les actes techniques qui contribuent à les façonner.
Axe 1. Exploitation et coopération : usages et transformations de la forêt
Le premier axe de cet appel s’attache à rendre compte de la pluralité des usages que les sociétés humaines tissent avec les écosystèmes forestiers, dès lors que ceux-ci sont envisagés comme des espaces ressources. Il s’agit d’interroger les dispositifs techniques mobilisés, en prenant en considération les spécificités des écosystèmes en question. Quels gestes, quels outils (ou machines), quels répertoires symboliques les acteurs mobilisent-ils pour accomplir des actions aussi diverses que la coupe d’un arbre pour se chauffer, la pose d’un piège de chasse ou l’entretien des sentiers ?
De la subsistance à l’extraction, l’intensité des prélèvements varie à l’aune de la puissance des artefacts techniques mobilisés. Couper un arbre à la hache, à la tronçonneuse (Schepens 2007) ou à l’aide d’une abatteuse requiert des savoir-faire et des habiletés tout en comportant pour les travailleurs des conditions de travail, des cadences et des risques spécifiques. L’analyse ethnographique du travail en train de se faire, et l’attention aux appuis matériels qu’il mobilise (Dodier 1995) permet ici d’éviter l’écueil du déterminisme technique et de situer l’usage des outils dans des réseaux économiques – des circuits de subsistance locale aux chaînes de valeur globales (Tsing 2017) – et dans des schèmes historiques (notamment post-coloniaux) au long cours (Davis 2012 ; Mitman 2021). Elle conduit enfin à prêter attention aux chaînes opératoires et aux filières économiques qui se construisent conjointement pour intensifier l’exploitation de la forêt.
Ces activités, à l’image de la chasse, de la pêche, de la culture sur abattis-brûlis, ou de la sylviculture moderne impliquent par ailleurs des négociations avec à la fois des êtres vivants et des entités invisibles (Pitrou, Coupaye, Provost 2016 ; Nahum-Claudel 2019). Cette diplomatie entre humains et non-humains (de Vienne et Nahum-Claudel 2020) suscite d’intenses querelles sociotechniques que les propositions auront pour ambition d’explorer à partir d’études de cas empiriques : comment réécrit-on un plan de gestion forestier lorsqu’on a découvert des nids de grand tétras protégés par les réglementations européennes ? L’introduction d’une nouvelle technique de pêche à la lampe torche sur le fleuve Vaupés en Colombie ne risque-t-elle pas de mettre en danger l’équilibre subtil que les humains entretiennent avec le maître des poissons ?
Depuis les collaborations les plus surprenantes entre vivants – à l’instar du partage de savoirs écologiques entre humains, animaux, végétaux et esprits dans la forêt kasua en Papouasie Nouvelle-Guinée (Brunois-Pasina 2020) – jusqu’à la destruction pure et simple d’espèces et d’écosystèmes, ces actions techniques produisent des résultats contrastés dont les effets parfois irréversibles se font sentir sur le temps long, façonnant les usages de la forêt, les paysages forestiers et les rapports entre les entités multiples qui s’y trouvent. De quelles manières ces opérations techniques participent-elles à la transformation et à la gestion des milieux forestiers ? En prenant pour objet d’analyse des cas situés empiriquement, les propositions chercheront à questionner les imbrications entre dispositifs sociotechniques et écosystèmes forestiers spécifiques.
Axe 2. Abstractions, circulations : techniques de représentation des forêts
Le second axe se propose d’explorer les chaînes de traductions successives qui contribuent à désenclaver les forêts des territoires où elles sont matériellement ancrées, pour les faire circuler symboliquement dans des réseaux larges et hétérogènes (Latour 1993) : supports photographiques et filmiques, cartes et systèmes d’information géographique, banques d’images satellitaires (Rajão et Jarke 2018), données d’inventaires numérisées (Ehrenstein 2018), textes de droit international (Boyd 2010), contrats commerciaux (Murray Li et Semedi 2021), pièges photographiques et suivi GPS pour pister les sangliers (Bondon et al. 2021) etc. Il est question, dans cet axe, de décrire et d’analyser les médiations techniques qui, déployées in situ ou à distance, saisissent la forêt pour la recoder sur des supports mobiles, destinés à informer l’action.
Les scientifiques développent de nouvelles méthodes de travail articulant expéditions sur le terrain et analyse de mégadonnées pour modéliser la structure des canopées, décrire des tourbières jusqu’alors mal connues, ou étudier des populations d’insectes ou de batraciens ; des entrepreneurs bolsonaristes utilisent les places de marché sur les réseaux sociaux pour revendre des terres accaparées illégalement (Fellet 2021), poussant les peuples autochtones à se doter de drones pour surveiller les intrusions dans les réserves (González et Kröger 2022) ; des consultants internationaux déploient les dispositifs de production de crédits carbone en République Démocratique du Congo (Gray 2017) ; des ONG expertes se constituent pour surveiller la déforestation à distance et appuyer les administrations dans l’identification des criminels environnementaux. Ainsi, la démultiplication des forêts dans les espaces numériques et médiatiques organise des mises en relation inédites : les arbres d’une réserve située en Amazonie péruvienne deviennent l’objet d’un contrat entre une communauté locale et une multinationale française, pour permettre à cette dernière de diminuer son empreinte carbone ; la Commission européenne publie une réglementation pour lutter contre la « déforestation importée », et impose de nouvelles pratiques d’audit et de vérification dans les chaînes d’approvisionnement en matières premières agricoles (Choquet 2024).
De l’abstraction à la simplification, il n’y a qu’un pas : celui du risque d’une invisibilisation de la complexité des écosystèmes forestiers, et avec eux, des groupes sociaux qui les gèrent et de leurs connaissances techniques. Pour autant, l’abstraction par les inscriptions écrites et numériques ne peut que dans une certaine mesure s’affranchir du terrain : l’étalonnage des instruments de télédétection ou la saisie d’engins de chantier dans des zones protégées requièrent tôt ou tard d’aller sur place. L’analyse fine des situations doit donc autant permettre de décrire et d’analyser les diverses arènes où la forêt est recodée symboliquement (en étant mise en données, saisie dans le droit, représentée, etc.), que de comprendre, en retour, la façon dont ces recodages informent et orientent l’action sur le terrain.
Dans la prolongation de ces questionnements, nous proposons de nous interroger sur l’analyse de la représentation des techniques en forêt. Comment les productions audiovisuelles permettent-elles de donner une visibilité à la forêt dans les arènes politiques (Drouet 2018 ; Pritz 2022 ; Frignati et Pastierik 2024) ? Qu’est-ce que les images produites par les enquêteurs ou les journalistes disent des travailleurs (Bourel 2022) ? Comment les archéologues rendent-ils compte de la transformation des espaces forestiers à partir de l’étude des traces techniques des sociétés du passé (Rostain 2015) ? Les contributions pourront prendre une posture réflexive sur l’analyse des interventions en forêt en abordant des questions épistémiques et méthodologiques.