Appel à contributions « Caricature et identités locales »

Cher.es collègues,

Vous trouverez ci-dessous un appel à contributions pour le numéro thématique « Caricature et identités locales » de la revue Ridiculosa <www.eiris.eu/publications-de-leiris/> . Les propositions de 1000 signes environ sont à adresser pour le 5 janvier 2024 à ridiculosa31@gmail.com.

Bien cordialement,

Yann Sambuis et Laurent Bihl

« Caricature et identités locales » Ridiculosa n° 31, 2024

Coordination du numéro : Laurent Bihl (CHS, UMR 8058), Yann Sambuis (Larhra, UMR 5190)

Résumé
Si le traitement des identités nationales par la caricature a, de longue date, fait l’objet de nombreuses analyses, le passage à l’échelle régionale et locale est dans une large mesure un angle mort de la recherche sur la satire visuelle. Dans un contexte de résurgence des identités locales et de consolidation des identités régionales, en particulier dans une Europe qui dilue les clivages nationaux, ce numéro entend interroger les interactions entre l’art de la caricature et ces identités protéiformes. Cette interaction sera abordée sous trois angles complémentaires : les identités comme objets de caricatures, les identités comme créatrices d’images satiriques, et la caricature comme productrice et destructrice d’identités.

Argumentaire
Le lien entre caricatures et identités nationales s’est affirmé depuis la fin du XXe siècle comme un objet majeur des recherches en sciences humaines et sociales sur la satire visuelle. De nombreux travaux ont examiné l’importance de l’objet caricature dans la construction de l’image de l’étranger (Gardes et Poncin 1994 ; Diez 1998), en particulier, en temps de guerre, autour du centenaire de 14-18, mais aussi le rôle de la caricature dans la construction et la revendication d’une identité nationale (Thiesse 1999 ; Diez 1999 ; 2000) et les spécificités des humours politiques nationaux (par exemple : Gardes et Koch 2000 ; Gardes et Schober 2013 ; mais aussi le projet « Pour un tour d’Europe de l’humour politique » mené depuis 2022 par Stéphanie Krapoth à l’Université de Franche-Comté). La caricature se développe dans un contexte marqué par des spécificités identitaires et culturelles nationales, des systèmes de représentations qui la déterminent, et qu’elle peut elle-même contribuer à influencer et à affirmer : le rire des nations est à la fois une manifestation et une composante des identités nationales. Le passage de cette réflexion à une échelle régionale, voire locale, est toutefois bien plus rare.
Dans un contexte de résurgence des revendications autonomistes en Europe après les transitions démocratiques des années 1970 (en particulier en Espagne, mais aussi en France avec la Bretagne, le Pays-Basque, la Corse), les identités régionales ont été l’objet d’un intérêt accru , qui s’est renouvelé avec le renforcement de cet échelon lié aux politiques européennes (Jouve, Spenlehauer, et Warin 2001 ; Bromberger 2003 ; Alphandéry 2004). En France, le redécoupage des régions en 2015 a aussi entrainé une réflexion sur l’identification des habitants à ces territoires et la définition d’identités propres (Guermond et Frémont 2016). Ces travaux sur l’échelle régionale se doublent d’autres portant sur les identités et particularismes urbains, en particulier dans les grandes métropoles (par exemple sur Lyon : Benoit 1999 ; 2000 ; Saunier 1995 ; Lambron et Viveret 2004).
Plusieurs travaux issus de différentes disciplines ont ainsi souligné l’influence de ces identités locales et régionales sur la production culturelle (Guillemin 2003 ; Fournel 1972 ; Placzek 2010), le rire et l’humour (Baumeister 2011 ; le Goïc 2011 ; F. Benoit 1981). Cependant, si quelques études se sont intéressées à des revues satiriques de rayonnement local ou régional (entre autres : Gardes, Houdré, et Poirier 2011), aucun travail d’ampleur n’interroge en profondeur la relation entre caricature et identités locales et régionales.

Le lien entre caricature et identités locales et régionales est à la fois fort, complexe et protéiforme. Ces identités peuvent tout d’abord voir les caractéristiques ou stéréotypes physiques et moraux qui leur sont associés grossis ou déformés, devenant elles-mêmes le sujet des caricatures. Cette dimension a fait l’objet de plusieurs travaux monographiques centrés sur un personnage ou une identité, qu’il s’agisse de satire graphique, théâtrale ou filmique : sur Bécassine pour la Bretagne (Couderc 2000 ; Pennacchioni 2004), Guignol pour Lyon (Fournel 1972 ; Fouillet 2014 ; Saunier 1993), ou encore sur les Ch’tis au cinéma (Mongin 2008), pour ne citer que quelques exemples. Les identités et cultures locales jouent aussi un rôle déterminant dans la création et le contenu de publications satiriques à diffusion régionale, fortement ancrées dans un territoire et mobilisant langues régionales et localismes idiomatiques, identités, histoire et folklore locaux, à l’image des nombreux journaux de Guignol à Lyon (Sambuis 2022 ; Saunier 1993), de la presse satirique basque ou catalane en Espagne, flamande en Belgique, ou plus récemment de la revue Marseillaise Le Ravi, qui met en avant son ancrage en région Paca (Merlin 2018). Enfin, la caricature peut constituer un moyen d’affirmation, de revendication ou de construction d’une identité: de la même manière qu’elle a pu contribuer à fixer celle de la jeune nation espagnole (Diez 2000), elle peut contribuer à fixer par le rire des identités et cultures locales (Baumeister 2011 ; Saunier 1993 ; le Goïc 2011). Guignol, double caricatural du peuple lyonnais, peut-ainsi devenir le porte-parole de ceux dont il est la caricature (Fouillet 2014), tandis que Le Ravi travaille à l’émergence d’une identité de la région Paca dont il doute lui-même à l’origine (Merlin 2018).

Pour étudier ces relations complexes, les chercheuses et chercheurs en histoire, histoire de l’art, sciences politiques ou sciences de la communication peuvent s’appuyer sur des sources riches et variées. Si la satire graphique s’exprime depuis la diffusion de l’imprimerie par des estampes, puis dans les pages d’une grande variété de revues locales, nationales ou internationales, proposant des regards à la fois internes et externes, hostiles ou bienveillants, sur les identités locales et régionales, elle se déploie aussi aujourd’hui en ligne, en particulier sur les réseaux sociaux sous la forme de mèmes (Lerique 2016). Une multiplicité d’individus et de groupes y produisent des images qui contribuent à la valorisation humoristique d’identités locales, qu’elles soient rurales ou urbaines. C’est aussi sur internet qu’a émergé une nouvelle génération de caricaturistes faisant du localisme un sujet de prédilection. L’élargissement du champ d’étude à la satire visuelle permet en outre d’y inclure la bande dessinée, pour laquelle le lien avec les identités nationales est aussi largement exploré (Richet 2018), le spectacle vivant, en particulier le théâtre, qui entretient des liens étroits avec la caricature (Deligne et Orobon 2022), mais aussi le cinéma, y compris les séries et téléfilms. Au succès, en France, de Bienvenue chez les Ch’tis, répondent ainsi des remakes italiens (Benvenuti al Sud puis Benevenuti al Nord) ou espagnol (Ocho apellidos vascos), ou les caricatures des habitants du New Jersey ou de San Francisco dans la série animée américaine South Park.

L’étude des relations entre caricature et identités locales et nationales ouvre donc à des approches transnationales, multiscalaires, mobilisant des médias variés sur une période de plusieurs siècles. Pour défricher ce champ encore largement inexplorés, nous proposons différents axes, qui ne sont toutefois ni exhaustifs, ni exclusifs.

Axe 1. Caricaturer les identités locales et régionales.
À l’image des identités nationales, les identités locales et régionales se prêtent à un processus d’exagération des caractéristiques réelles ou supposées qui leur sont associées, aboutissant à la création d’un double caricatural de l’autre, de l’étranger, qui influence les prénotions du public. Ainsi, la diffusion de caricatures des Gascons, des Auvergnats, des Bretons ou des Normands dans la presse parisienne est favorisée par des flux migratoires internes importants, et contribue à fixer des stéréotypes encore vivaces, conférant à la caricature de l’identité régionale – bien entendu inscrite dans un ensemble de processus sociaux de construction de l’image de l’autre – une dimension performative. En ce sens, elle peut aussi servir et nourrir la confrontation des identités. Elle n’est toutefois pas systématiquement péjorative et peut s’inscrire dans un folklore de la représentation de la diversité culturelle d’une ville ou d’un pays.
Sont attendues ici des communications traitant le procédé caricatural appliqué de l’extérieur aux identités locales et régionales, et interrogeant les objectifs et les effets de ces caricatures.

Axe 2. Localismes, régionalismes et art de la caricature : rire à l’échelle locale et régionale.
Les identités et cultures régionales et locales sont un élément important du contexte de réception des caricatures. Ainsi, les dessins publiés localement peuvent mobiliser des ressorts humoristiques originaux et hermétiques à un public extérieur – jeux de mots reposant sur des idiomes régionaux, références à la politique ou aux clubs sportifs locaux, etc. –, donnant naissance à un art local de la caricature, et plus largement à une satire et un humour proprement locaux. A l’inverse, les différences entre les cultures locales peuvent influencer la réception de caricatures publiées dans la presse nationale, provoquant incompréhensions et divergences d’interprétations.
Dans cet axe, les contributions pourront notamment interroger les spécificités de la presse satirique régionale, l’influence des identités et cultures locales sur la production et la réception de caricatures. Les approches comparatives seront particulièrement appréciées.

Axe 3 : Affirmer et construire les identités locales par la caricature.
Le procédé caricatural suppose la sélection préalable de traits physiques ou moraux saillants qui seront exagérés par le dessinateur. Il peut donc jouer un rôle dans la définition des éléments qui caractériseront une identité locale encore en construction. En outre, choisir les traits mis en avant peut permettre de reprendre la main sur une expression identitaire face à des stéréotypes imposés de l’extérieur. La caricature devient dès lors un outil au service des identités locales et régionales, en contribuant à les fixer dans l’imaginaire collectif, à les affirmer face à l’extérieur et les valoriser.
Le double caricatural peut ainsi incarner un porte-parole face à un pouvoir centralisé, voire un moyen d’affirmer des revendications autonomistes ou indépendantistes. Il peut aussi agir comme un outil de cohésion sociale, réunissant la population d’une région ou d’une ville autour de valeurs communes, d’éléments de culture locale suscitant une forte adhésion populaire, contribuant ainsi à perpétuer les identités locales et régionales.
Les propositions inscrites dans cet axe pourront en particulier interroger la manière dont l’auto-caricature, en sélectionnant certains traits plutôt que d’autres, contribue à la construction et à l’évolution d’identités locales en perpétuel mouvement. Seront appréciés les travaux inscrits dans une perspective diachroniques et mettant en évidence le caractère mouvant des identités, entre construction, évolution et reconstruction a posteriori d’identités et cultures locales et régionales souvent affaiblies par les phénomènes migratoires intraétatiques.

Bibliographie
Alphandéry, Pierre, éd. 2004. Territoires en questions. Ethnologie française, [N.S.], t. 34, no 1 = 2004, 1. Paris: Presses Univ. de France.
Baumeister, Martin. 2011. « Rire et identité urbaine. L’invention du Witz à Berlin au XIXe siècle ». Histoire urbaine 31 (2): 19‑45. doi.org/10.3917/rhu.031.0019.
Benoit, Bruno. 1999. L’identité politique de Lyon : entre violences collectives et mémoire des élites, 1786-1905. Chemins de la mémoire. Paris, France: L’Harmattan.
———. 2000. La Lyonnitude : dictionnaire historique et critique. Lyon: ELAH.
Benoit, Félix. 1981. L’Humour Lyonnais. Roanne: Horvath.
Bromberger, Christian, éd. 2003. Cultures régionales: singularités et revendications. Ethnologie française, [N.S.] 33 = 2003,3. Paris: Presses Univ. de France.
Couderc, Marie-Anne. 2000. Bécassine inconnue. Paris: CNRS éd.
Deligne, Alain, et Marie-Angèle Orobon, éd. 2022. Ridiculosa n° 29. Caricature et théâtre. Brest: EIRIS.
Diez, Charlotte. 1998. « Regards croisés: les français et les espagnols à travers la caricature de presse de 1898 à 1914 ». Mémoire de Maîtrise sous la direction de Robert Frank et Jean-Marc Delaunay. Paris: Université Paris I.
———. 1999. « Regards croisés et imaginaires nationaux à travers le dessin de presse, France, Espagne, Italie 1898-1936 ». Mémoire de DEA sous la direction de Christophe Charle, Paris: Université Paris I.
———. 2000. « À la recherche d’une identité nationale : l’auto-image espagnole dans la caricature de presse de 1898 à 1936 ». Sociétés & Représentations n° 10 (3): 163. doi.org/10.3917/sr.010.0163.
Fouillet, Bruno. 2014. « Guignol, voix de Lyon et des Lyonnais dans la Grande Guerre ». Siècles. Cahiers du Centre d’histoire « Espaces et Cultures », no 39‑40 (décembre). journals.openedition.org/siecles/2797.
Fournel, Paul. 1972. « Le Guignol lyonnais classique: 1808-1878 ». Thèse de 3e cycle, France: Université Paris Nanterre.
Gardes, Jean-Claude, Jacky Houdré, et Alban Poirier, éd. 2011. Ridiculosa n° 18. Les revues satiriques françaises. 18. Brest, France: EIRIS.
Gardes, Jean-Claude, et Ursula Koch, éd. 2000. Ridiculosa n° 7. Das Lachen der Völker : Universalität et Relativität der humoristisch-satirischen Pressezeichnung = Le rire des nations : universalité et relativité de la satire et de l’humour graphiques : actes du colloque de Munich, 2-4 mars 2000. Ridiculosa (Brest). 7. Brest, France: EIRIS.
Gardes, Jean-Claude, et Daniel Poncin, éd. 1994. La Licorne n°30. L’Étranger dans l’image satirique. Actes du premier colloque de l’EIRIS, décembre 1993. Poitiers: Université de Poitiers, avec le concours de l’Université de Bretagne Occidentale.
Gardes, Jean-Claude, et Angelika Schober, éd. 2013. Ridiculosa n° 13. La Presse satirique dans le monde : Histoire et évolution de la presse satirique dans vingt pays. Ridiculosa (Brest). 13. Brest, France: EIRIS.
Goïc, Pierre le. 2011. « Les revues théâtrales locales en France 1855-1930. S’identifier en riant ? » Histoire urbaine 31 (2): 93‑113. doi.org/10.3917/rhu.031.0093.
Guermond, Yves, et Armand Frémont. 2016. La région, de l’identité à la citoyenneté: Hermann. doi.org/10.3917/herm.fremo.2016.01.
Guillemin, Alain. 2003. « Le polar “marseillais”. Reconstitution d’une identité locale et constitution d’un sous-genre ». A contrario 1 (1): 45‑60. doi.org/10.3917/aco.011.60.
Jouve, Bernard, Vincent Spenlehauer, et Philippe Warin, éd. 2001. La région, laboratoire politique: une radioscopie de Rhône-Alpes. Recherches. Paris: Découverte.
Lambron, Marc, et Patrick Viveret. 2004. Lyon, l’humaniste: depuis toujours, ville de foi et de révoltes. Édité par Claude Royon. Paris, France: Editions Autrement.
Lerique, Sébastien. 2016. « Pour une étude de la dynamique du sens : réflexions épistémologiques sur la mémétique et l’épidémiologie des représentations ». Travaux de linguistique 73 (2): 45‑68. doi.org/10.3917/tl.073.0045.
Merlin, Fanette. 2018. « Le Ravi (Marseille, 2003-…) ». EIRIS. eiris.eu.
Mongin, Olivier. 2008. « Les Ch’tis : quelques raisons d’un succès ». Esprit Mai (5): 6‑11. doi.org/10.3917/espri.0805.0006.
Pennacchioni, Irène. 2004. « Bécassine dans la capitale ». Sociétés & Représentations 17 (1): 275‑90. doi.org/10.3917/sr.017.0275.
Placzek, Joanna. 2010. « Le français régional du lyonnais à travers la littérature populaire tirée des “Almanachs des amis de Guignol” du XXe siècle (1922-1939, 1944, 1972-1973) ». Thèse de doctorat, Lyon, France: Université Jean Moulin.
Richet, Bertrand, éd. 2018. Le tour du monde d’Astérix. Le tour du monde d’Astérix. Monde anglophone. Paris: Presses Sorbonne Nouvelle. books.openedition.org/psn/6982.
Sambuis, Yann. 2022. « Le kiosque et le castelet : Guignol, journal hebdomadaire humoristique (1914-1972) et le théâtre de Guignol ». Ridiculosa, no 29: 133‑48.
Saunier, Pierre-Yves. 1993. « De la poupée de bois à l’emblème territorial : Guignol de Lyon ». Le Monde alpin et rhodanien. Revue régionale d’ethnologie 21 (3): 57‑88. doi.org/10.3406/mar.1993.1514.
———. 1995. L’esprit lyonnais, XIXe-XXe siècle: genèse d’une représentation sociale. Paris, France: CNRS éditions.
Thiesse, Anne-Marie. 1999. La création des identités nationales: Europe XVIIIe-XXe siècle. Paris, France: éditions du Seuil.

Calendrier et informations pratiques
La revue Ridiculosa est une publication annuelle à comité de lecture éditée depuis 1994 par l’Equipe interdisciplinaire de recherche sur l’image satirique (Eiris) et l’Université de Bretagne Occidentale. Le présent numéro paraîtra au quatrième trimestre 2024.
Les propositions de contribution sont à transmettre au plus tard le 5 janvier 2024 à l’adresse suivante : <mailto:ridiculosa31@gmail.com> ridiculosa31@gmail.com
D’une taille maximale de 1000 signes, la proposition devra comporter un titre, un résumé du contenu envisagé et une présentation de la méthodologie et des sources mobilisées. Elle sera accompagnée d’une courte biobibliographie précisant l’institution de rattachement de l’auteur.e.
Les auteur.es recevront une réponse avant mi-février 2024 et les textes, d’une longueur de 20 000 signes espaces compris, seront attendus avant le 30 avril 2024.

Rappel de l’échéancier :
Réception des propositions : 5 janvier 2024
Retours aux auteur.es : mi-février 2024
Réception des textes : 30 avril 2024

Yann Sambuis
Agrégé et docteur en histoire
Chercheur associé au Larhra
Enseignant Lyon 2 / IEP Lyon
hipo.hypotheses.org
Tél. : 06 23 65 56 95 / Courriel : yann.sambuis@gmail.com